jeudi 3 mars 2016

"Sweeney Todd, le diabolique barbier de Fleet Street" de J.M. Rymer.


“Sweeney Todd, le diabolique barbier de Fleet Street” de J.M. Rymer
Ed. Tinder Press 2015. Pages 346.
Titre Original: “The String of Pearls: A Romance”

Résumé: C'était un homme grand, au physique ingrat, comme un pantin dont les parties auraient été mal assemblées, doté d'une bouche, de mains et de pieds si immenses qu'il était lui-même, d'une certaine manière, une véritable curiosité de la nature. » Lorsque l’on apprend la disparition d’un jeune marin dans la capitale anglaise, tous ses amis se mettent à sa recherche. Les pistes semblent toutes mener près du salon d’un barbier, aux abords de Fleet Street. Sweeney Todd a encore frappé…

La 7 de la page 7: “J’ai une peur bleue des chiens, dit Sweeney Todd.”

Si comme moi, vous avez vu l’excellent film du même nom de Tim Burton avec le très bon Johnny Depp, la terrible Helena Bonham Carter et le très regretté Alan Rickman, oubliez tout ce que vous avez vu dans ce film car ce n’est que partiellement inspiré (En gros, les personnages ont les mêmes noms...)
Mais ce n’est pas du tout une mauvaise chose car on se laisse surprendre par cette “nouvelle” histoire. Tout y est maîtrisé de la première à la dernière page.
Commençons par la plume. Elle est juste, efficace et acérée comme le rasoir de Sweeney Todd. Les mots se collent les uns aux autres avec un plaisir évident et une aisance quasi surnaturelle.
Ensuite, l’histoire et ses personnages. “Sweeney Todd, le diabolique barbier de Fleet Street” est une réussite magistrale. L’ambiance est glauque en gardant une certaine classe. Le Londres de Rymer donne envie et en même temps, on souhaiterait être n’importe où sauf dans les parage de Fleet Street. Les personnages rythment l’histoire à un pas faussement lent. On tourne les pages avec avidité tellement on souhaite connaître le dénouement de cette histoire dérangeante. Au détour d’une porte ou d’une rue, le danger rôde, tapis dans le coin de notre tête. On anticipe des événements qui n’arriveront jamais et on se laisse avoir par des rebondissements imprévisibles. Mêlant les thèmes de Dickens et l’ambiance de Stoker, Rymer nous offre une claque magnifique dans la figure. Tout est savamment dosé pour nous prendre violemment par surprise mais tout en gardant une légèreté toute morbide mais tellement classieuse.
A lire, encore et toujours, sans jamais s’arrêter!

Extrait: “Oh, comme il est déchirant de penser qu’une personne telle que Johanna Oakley, un être si rempli de ces sentiments doux et sacrés qui devraient apporter la plus pure des félicités, en arrive à songer que la vie a perdu tout son charme, et que seul lui reste le désespoir. “Je vais attendre jusqu’à minuit, dit-elle, et même à cette heure il sera inutile que je cherche le repos. Demain, je chercherai par moi-même à obtenir de ses nouvelles.” Enfin, minuit arriva. La journée venait officiellement de s’achever, emportant avec elle ses derniers espoirs. Elle passa toute cette nuit-là à sangloter, ne s’arrêtant parfois que pour glisser dans un sommeil agité, ponctué d’images douloureuses qui semblaient toutes, cependant, impliquer la même supposition, à savoir que Mark Ingestrie n’était plus. Mais même la nuit la plus épuisante, pour la plus épuisée des personnes, doit s’achever; enfin, la douce et magnifique lumière de l’aurore pénétra dans la chambre de Johanna Oakley et chassa une partie de ses horribles visions nocturnes, bien qu’elle n’eût que peu d’effet sur la tristesse qui s’était emparée d’elle.”

"Sujet 375" de Nikki Owen


“Sujet 375” de Nikki Owen
Ed. Super 8 2015. Pages 413.

Résumé: Maria Cruz-Banderras est en prison. Si elle est convaincue d’être innocente des faits qui lui sont reprochés, toutes les évidences sont contre elle. Son alibi ne tient pas la route et les tests ADN confirment qu’elle était bien sur les lieux du crime au moment du meurtre. Atteinte du syndrome d’Asperger, Maria se souvient de tout… sauf de ce qui la concerne intimement. Auprès des thérapeutes, elle va puiser dans ses facultés uniques pour tenter de se remémorer son passé récent. Des endroits étranges. Des gens plus étranges encore… Le puzzle épars qu’elle essaie de reconstituer ne semble pas faire sens. Sauf à croire à des années de mensonges et de faux-semblants. Ce qui est, bien sûr, totalement impossible. À moins que… Trauma, amnésie, menace latente… le roman de Nikki Owen entraîne le lecteur dans un véritable cauchemar éveillé. Entrez dans ce thriller psychologique à l’intrigue diabolique, où la tension monte au fil des pages jusqu’à devenir insupportable.

La 7 de la page 7: “L’homme incline la tête.”

Avec “Sujet 375”, on oscille entre un côté psychologique et un côté conspiration. On ne sait pas très bien où l’auteur veut nous emmener. Maria est-elle psychologiquement instable ou est-elle le centre d’une expérience menée par le gouvernement? Le doute plane longtemps. Trop longtemps. Le récit s’enlise dans sa propre intrigue. Dès que l’on pense avoir trouvé la solution, on nous envoie ailleurs. Sans réellement se soucier de savoir si on continue à suivre. Danser d’un pied sur l’autre pendant 413 pages, c’est beaucoup trop long. Surtout qu’on tergiverse longtemps pour une fin qui, somme toute, ne relève pas l’attente engendré par l’histoire. Vous hésitiez entre x et y? Voilà, c’est y. Merci bonsoir. C’est un peu léger quand on vient de se manger 400 pages... Là où le roman se veut complexe, il est juste contradictoire. Là où il se veut haletant, il est inutilement répétitif.
Et c’est vraiment dommage car cela commençait bien. Et le procédé d’attente fonctionne un moment. Mais au final, est-ce que ça en valait vraiment la peine? Dans sa conclusion, l’intrigue se dégonfle et l’auteur choisit la solution de facilité, celle qui demande le moins d’explication et fait écrouler des personnages qui, un moment, étaient bien écrits voir même attachants. Tout ça pour ça. Vraiment dommage.

Extrait: “L’homme s’accroupit et ramasse la photographie: l’image de la tête pend entre ses doigts. Nous la regardons, tous les deux, simples spectateurs. Un léger courant d’air s’immisce par la fenêtre et le visage s’agite d’avant en arrière. Nous ne disons rien. Dehors, la circulation bourdonne, les bus crachent des nuages de pollution. Et la photographie continue à se balancer. Le crâne, les os, la chair. Le prêtre est vivant. Il n’est pas éclaboussé de sang et d’entrailles. Ses yeux ne sont pas écarquillés, froids, figés par la mort. Il est vivant, il est chaud, il respire. Je frissonne; l’homme ne bronche pas.”

"Oedipe Roi" de Didier LaMaison


“Oedipe Roi” de Didier LaMaison
Ed. Gallimard 1999. Pages 158.

Résumé: Il avait traversé silencieusement une ville qui suintait la mort. Pyrolos, le portier de la citadelle, l'avait conduit jusqu'au vestibule du palais où les servantes l'avaient accueilli, selon le rituel. Souvent interrogé sur les circonstances de cette arrivée, Pyrolos n'avait pu rapporter que trois choses sur l'étrange voyageur : la rareté de ses paroles, l'absence de tout bagage, l'enflure insolite de ses sandales. D'où venait-il ?
- Du sanctuaire de Delphes.
Où allait-il ?
- Vers mon destin.
Comment s'appelait-il ?
-Regarde mes pieds. On m'appelle Œdipe.
Bien des années plus tard, nul n'en saurait davantage.

La 7 de la page 7: “L’assemblée du people lui avait envoyé deux représentants.”

Je suis une très grande admiratrice de l’œuvre originale de Sophocle. Je prenais donc le risque d’être totalement envoûtée par cette version de LaMaison ou alors, que du contraire être totalement déçue. Et aucun des deux n’est arrivé. J’ai aimé. Sans plus. Et si j’ai aimé, c’est surtout que j’ai adoré l’œuvre originale. LaMaison n’apporte pas grand chose au récit de Sophocle. Juste, peut-être un style d’écriture romanesque qui, au final, ne rajoute pas grand chose à une histoire déjà parfaite, en tout cas en ce qui me concerne. Donc un “sans plus” pour ce roman. Mais bon, si il peut envoyer ceux qui ont aimé vers l’œuvre originale, pourquoi pas…

Extrait: “Les hommes ne combattent l’ignorance que lorsqu’elle apporte le malheur. Que l’ignorance leur profite, et ils se soucient de la science des devins comme d’une guigne!”

"Relic" de Preston & Child


“Relic” de Preston & Child.
Ed. J’ai Lu 2010. Pages 543.

Résumé: Une équipe d'archéologues massacrée en pleine jungle amazonienne...
Les caisses contenant leurs découvertes acheminées au Muséum d'histoire naturelle de New York... et oubliées dans un sous-sol. Meurtres au Muséum d'histoire naturelle de New York. Quelques années plus tard, le musée annonce une exposition consacrée aux superstitions et croyances mystérieuses des peuples primitifs. Mais les préparatifs sont troublés par une série de crimes aussi sanglants qu'inexplicables.
Le criminel : un homme ou une entité inconnue ? Une menace terrifiante hante les couloirs et les salles du Muséum, un meurtrier d'une force et d'une férocité inouïes. On parle même d'un monstre. De quoi éveiller la curiosité d'Aloysius Pendergast, du FBI, expert en crimes rituels...

La 7 de la page 7: “Depuis l’enfance, il le portait à son coeur: une fleche en or surmontée d’une autre en argent.”

En toute honnêteté, je connaissais déjà l’histoire de “Relic” avant de lire le livre et j’étais assez sceptique. Je n’étais pas certaine d’être le lecteur visé par ce roman. Mais j’ai quand même voulu essayer. En voilà une bonne idée! En effet, j’ai tout de suite été emportée par ce récit. L’histoire est bien menée sans trop tomber dans les clichés du genre. “Relic” est aussi la première enquête de Pendergast. Bien curieux personnage que cet enquêteur très peu conventionnel. Là où Preston & Child trouvent le juste milieu, c’est justement grâce aux personnages. Ils nous offrent un panel assez large des personnalités nécessaires à la bonne conduite de l’intrigue. Chacun y trouvera ses propres affinités.
Une bonne découverte que je vais certainement approfondir avec la suite des aventures de Pendergast.

Extrait: “Il était midi. Les nuages accrochés au sommet de Cerro Gordo se détachèrent avant de se disperser. Là-haut, très loin, au-dessus de sa tête, entre les branches les plus élevées de la forêt, Whittlesey distinguait les éclats d’un soleil doré. Des animaux, sans doute des singes-araignées, se disputaient sous la voûte en poussant des hurlements, et un macaque descendit en piqué vers lui en gloussant des obscénités. Whittlesey s’arrêta à côté d’un jaraconda déraciné.”

"Le Couturier" de Slawomir Mrozek


“Le Couturier” de Slawomir Mrozek
Ed. Noir Sur Blanc 2000. Pages 92.
Titre original: “Krawiec”

Résumé: Slawomir Mrozek est un dramaturge polonais, dont l'oeuvre est caractérisée par un humour noir corrosif lui permettant de mettre en boîte la dictature communiste polonaise. Il est rentré en Pologne en 1996 et peut désormais savourer plus librement son succès. Le Couturier est une pièce majeure de Mrozek qui fut jouée à plusieurs reprises en Europe. C'est un texte grave et pourtant teinté de beaucoup d'humour qui interroge sur le rôle de la culture dans la société. On y devine, à peine voilées, les allusions à la censure d'un régime et sa main-mise sur toutes les données culturelles disponibles à la population. En quoi la culture peut-elle être affectée par une révolution ou une dictature ? Et la culture est-elle ce qui pourrait sauver l'humanité ? L'absurdité est présente au fil du texte, le régime totalitaire est désossé, ses valeurs vilipendées (le fameux retour à la nature et aux valeurs saines, meilleur moyen d'aveugler les foules et les conduire à l'esclavage du corps empêchant le développement de l'esprit critique). La barbarie peut se cacher derrière les apparences les plus subtiles, devenir la plus belle derrière ses beaux habits (quel habile manipulateur qu'un couturier). A travers l'histoire d'un couturier qui s'adapte à la situation et rêve de démesure (créer une robe de chair humaine, tout un symbole...), pare une jeune femme des vêtements les plus luxueux et vit dans l'apparence, c'est toute la fragilité d'un empire social et politique qui est évoquée avec beaucoup de subtilité par Slawomir Mrozek.

La 7 de la page 7: “Le couturier: (...) Et c’est justement pour cela que je dis à présent: Halte!”

Ce texte théâtral de Mrozek est intéressant de plusieurs points de vue. Premièrement, les didascalies sont importantes durant tout le texte. Elles mettent l’action bien en place et sont très précises quant aux lieux mais surtout quant aux positionnements et aux costumes. En effet, vu le sujet de la pièce, il est important que Mrozek appuie son propos de didascalies fortes.
Deuxièmement l’intrigue en elle-même. Elle est simple et pourtant terriblement efficace. Un royaume gouverné par une Excellence est envahie par des barbares. Ces derniers prennent le pouvoir. Au milieu de tout ça, nous avons un couturier. Il fait et défait les allégeances et les hiérarchies par ses costumes. L’intrigue est intelligente et permet à Mrozek de mettre en avant son propos.
Justement quel est donc le propos de cette pièce?
Le couturier déteste l’air naturel de l’homme, c’est-à-dire sa nudité. L’apparence est, pour lui, primordiale:
Le Couturier: (...) La nudité, c’est le néant, la nature, le chaos, la barbarie. Lorsque j’aurai atteint mon but, qui sait si je ne me mettrai pas à tailler des habits pour les animaux et même pour les végétaux et les minéraux . J’habillerai tout. C’est-à-dire que je donnerai un sens à tout.”
Le couturier ne peut concevoir un monde de nudité ou de “non-apparence” Et c’est bien normal qu’il ait cette réaction vu que, de par son métier même, il est le “produit” ainsi que “l’instigateur” de cette lutte contre la nudité. C’est lui qui conçoit les vêtements. De par son rôle, il est immédiatement le défenseur de l’apparence. Il dénonce également, d’une certaine manière, l’hypocrisie de la doctrine du “beau”:
“Le Couturier: (...) Chacun veut porter ce que tout le monde porte, mais qu’en même temps personne d’autre ne possède.”
Il est totalement acquis à la cause. Au point de suggérer des mesures drastiques afin de pouvoir continuer son œuvre:
Le Couturier: Que votre Excellence efface, adoucisse sa virilité! Il suffit d’une petite opération (...) Qui donc parle ici de nature qui reste accroché à une animalité rétrograde?”
Il est tellement sûr de lui qu’il se croit au-dessus de toute loi et de tout homme:
Le Couturier: Je ne suis qu’un couturier, et non une Excellence”  fait il remarquer sarcastiquement.
Il sacrifie l’essence de l’être pour mettre son apparence au centre des débats.
Le Couturier: son succès ne vient pas de son corps, mais de son artifice. Elle se laisse contempler, mais pas déshabiller ni toucher. (...) Eux, ils désirent cette nudité seulement parce qu’elle est recouverte. Je crée un désir qui ne sera jamais assouvi. Donc je crée un désir pur, pur comme l’idée. De l’abîme des non-êtres j’extrais des noms et je lance les choses nommées dans l’espace du monde. Je crée de la culture.”
Quand on lui oppose un argument, il préfère attendre car il est tellement sûr de son fait qu’il sait qu’on lui donnera raison tôt ou tard. Et il a raison.
“L’Excellence: Je n’ai pas le temps. Je préfère vivre nu que mourir en grande tenue. (...) C’est elle!
Le Couturier: Qui?
L’Excellence: Mon aimée! Je ne peux pas me montrer, je suis nu.”
Ses opposants font donc directement volte-face et donnent raison au couturier. Et comme une sorte de “punition” il fait et défait le personnage de l’Excellence. Afin de le couvrir, il lui fait porter un habit de moine et le fait changer de rôle. Mais c’est justement quand le couturier n’a plus d’opposition que Mrozek fait entrer Carlos sur scène. Ennemi farouche de la doctrine du couturier, Carlos s’opposera à celui-ci du début à la fin de la pièce.
“Carlos:  Depuis ma petite enfance, je n’ai pas encore aperçu ton vrai visage. Je ne sais pas quelles rides le couvrent, ni quels yeux me regardent, et j’en ai pourtant le droit. (...) Je veux ta vérité, et non ton apparence. (...) Ce que tu portes en toi et non sur toi.”
Techniquement, lorsque Onufre et ses barbares prennent le pouvoir, tout le monde leur fait allégeance. Le couturier, afin de les “débarbariser” ainsi que Carlos qui espère que les choses reviennent à leur vraie nature grâce aux barbares. Mais c’est le couturier qui gagne cette bataille en jouant sur la vanité d’Onufre et sur son attirance pour Nana, la courtisane. Très vite, Onufre commence à s’adapter à la vision du couturier:
“Carlos: Le chef se rase...”
Et c’est exactement ce que le couturier avait prévu:
“Le Couturier: (...) J’ai mon plan. Un Onufre sauvage est une menace pour nous. S’il tombe amoureux, il va changer. Il s’est déjà rasé.”
Le propos de Mrozek, ici, est clair: Onufre, un sauvage, va changer car il aime. C’est donc notre désir de plaire à l’autre ou celui de nous conformer à ce qui nous entoure qui gagne contre la nature propre de l’homme. Le couturier est donc le “bras armé” de cette vision où l’apparence prime sur le reste.
“Le Couturier: Ils démolissent pour faire bonne mine, pour ne pas avoir l’air... Bientôt ils vont commencer à se regarder dans le miroir, et puis à se laver les dents. Et ainsi, petit à petit, tout reviendra à la normale. Alors je recommencerai au commencement. Ce n’est pas notre force qui les vaincra, mais leur propre vanité. Chacun d’eux est aussi vain que votre ex-Excellence.”
Et cela fonctionne à merveille. Et lorsque, confronté aux accusations de Carlos, Onufre se défend, il le fait d’une manière à justifier son changement non par vanité mais pour des raisons politiques:
“Onufre: (...) est-ce que tu penses que j’ai changé de costume pour le plaisir? Que j’ai mis cette défroque solennelle parce qu’elle me plaît? Non, c’est pour le peuple.”
Il a bon dos le peuple. La fin justifie les moyens même si Onufre ne trompe personne, mis à part, peut-être, lui-même. Bien vite, Onufre regrette son changement car il en est devenu, en quelque sorte, l’esclave. Mais il est déjà trop tard pour Onufre de faire demi-tour.
“Onufre: (...) dans la forêt, j’étais libre.”
On en vient alors au but ultime du couturier: posséder le seul tissu, le seul costume que personne ne possède mais que tout le monde a: la peau humaine. L’apparence des autres devient la nôtre, leur nature devient “commune”. L’apparence a gagné. Mrozek critique avec virulence le paraître, la beauté qui se perdent et perdent ceux qui veulent se l’accaparer. On refuse notre nature même en la cachant. Elle n’est plus défendue que par une minorité d’idéalistes sans arme. Quel que soit le dictateur au pouvoir et où que l’on soit, le successeur tombera toujours dans les mêmes pièges que son prédécesseur. Règle politique immuable à tout système politique, Mrozek nous livre ici une pièce engagée à plusieurs niveaux. Chacun tenant la main de l’autre. Un texte fort qui se doit de parler à chacun d’entre nous. La culture contre l’apparence. Et la première sera toujours celle qui payera les pots cassés de la deuxième.

samedi 27 février 2016

"Notre Château" de Emmanuel Régniez


“Notre Château” de Emmanuel Régniez.
Ed. Le Tripode 2016. Pages 141.

Résumé: Un frère et une sœur vivent reclus depuis des années dans leur maison familiale, qu’ils ont baptisée « Notre château ». Seule la visite hebdomadaire du frère à la librairie du centre ville fait exception à leur isolement volontaire. Et c’est au cours de l’une ces sorties rituelles qu’il aperçoit un jour, stupéfait, sa sœur dans un bus de la ligne 39. C’est inexplicable, il ne peut se l’expliquer. Le cocon protecteur dans lequel ils se sont enfermés depuis vingt ans commence à se fissurer.
On pourrait penser au film Les Autres de Alejandro Amenábar, de Shining de Kubrick. Ou à La Maison des feuilles de Danielewski. En reprenant à son compte l’héritage de la littérature gothique et l’épure de certains auteurs du nouveau roman, Emmanuel Régniez réussit un roman ciselé et singulier, qui comblera les amateurs d’étrange.

La 7 de la page 7: “Nous ne pouvions pas beaucoup sortir et cette saison était propice aux rêveries”

Premier roman de Emmanuel Régniez, “Notre château” est d’une qualité rare pour un premier roman. Si au début, les répétitions m’ont fait un peu peur, au fil des pages, je m’y suis faite (parfois même, j’en redemandais…) Elles rythment le récit et forment un mélodie littéraire assez efficace. Régniez fait le choix de se concentrer sur l’ambiance de son roman. Les personnages font partie de cette atmosphère. On reste enfermé dans ce château en leur compagnie. On les trouve inquiétants, on s’interroge sur qui ils sont réellement. Sont-ils des fantômes venus nous hanter depuis une époque lointaine, nous racontant l’histoire de leurs morts mystérieuses?  Pourquoi ne peuvent-ils pas sortir? Quels sont les secrets qu’ils nous cachent.
Véritable hommage à la littérature angoissante, on ne peut s’empêcher de trouver des similitudes avec “Nous avons toujours vécu au château” de Shirley Jackson. Les ambiances se chevauchent et les personnages nous inquiètent par les mêmes procédés. On se demande où Régniez nous emmène. Quelle douloureuse blessure se cache derrière les visages blêmes de Véra et d’Octave.
On entre dans ce château avec plaisir et frissons. On la quitte en gardant la chair de poule mais en soupirant de déception que cela soit déjà fini. Une envie de ne pas quitter le château de Régniez nous étreint et on ne souhaite qu’y retourner. Et vite!
Les amateurs du genre seront ravis de lire “Notre château” de Emmanuel Régniez. On attend la suite de cet auteur avec impatience. Beaucoup d’impatience.  

Extrait: “Nous avons été tristes. Très tristes. J’ai pleuré. Véra a pleuré. Nous avons pleuré. Puis est arrivé le jour où l’on cesse de pleurer, où il n’y a plus de larmes. On ne se sent pas mieux pour autant, mais on arête de pleurer. Parfois, quelques larmes reviennent. J’ai surpris, récemment, ma sœur un matin en train de sangloter dans la salle de bain. Elle n’a pas remarqué ma présence. Je l’ai laissée avec ses larmes. On doit être seul avec ses larmes.”

"Les sarment d'Hippocrate" de Sylvie M. Jema


“Les sarments d’Hippocrate” de Sylvie M. Jema.
Ed. Fayard 2003. Pages 343.

Résumé: Que se passe-t-il dans le service de gynécologie-obstétrique du CHU? D'abord des lettres anonymes de plus en plus obsédantes, de plus en plus menaçantes... Et puis ces morts qui se succèdent... Le lieutenant Brandoni et le capitaine Pujol de Ronsac enquêtent chez les notabilités bourgeoises entre rébellions familiales et adultères discrets. Les intrigues du passé et du présent régissent ces pouvoirs locaux où les trahisons finissent par s'avouer "allergiques" aux fidélités.

La 7 de la page 7: “J’ai fait moi-même  l’observation.”

Je ne suis pas très férue des policiers médicaux. C’est donc avec un peu de réticence que j’ai commencé “Les sarments d’Hippocrate”. Et au fil des pages, j’ai bien été obligée de laisser tomber les armes et de m’avouer vaincue. Non seulement l’intrigue est bien construite et structurée mais en plus on se laisse mener à la baguette du début à la fin. Pour une fois, je suis parvenue à accepter de me laisser emporter dans le monde médical et ses méandres de secrets et de mystères.
Là où Jema fait vraiment du bon travail réside dans le fait que je me suis laissée emporter par l’intrigue et non pas par les personnages principaux. C’est réellement l’histoire qui m’a intéressée. Les personnages sont presque secondaires (surtout les policiers) Leur sort ne m’importait que très peu. Par contre, l’intrigue en elle-même m’a emportée. C’est bien écrit et on tourne les pages avec plaisir. Si la fin n’est pas téléphonée, elle est pourtant assez “prévisible” après tout, on a de plus en plus d’indices et la liste des suspects est de plus en plus réduite. De ce fait, on commence à entrevoir la fin de l’intrigue sans pour autant être déçu par la résolution finale de l’enquête. Mais on est assez satisfait en refermant ce livre. On y passe un bon moment et on reste sur une lecture assez agréable. Un bon policier qui nous permet de passer quelques bonnes heures de relaxation à tenter de découvrir ce qui se cache derrière tout ces secrets. Sans doute pas le policier de l’année mais cela reste du moins un bon petit roman qui se laisse lire avec une facilité déconcertante.

Extrait: “Lorsqu’elle n’était pas de service le samedi ou le dimanche, Brandoni aimait le vendredi soir… C’était un soir de luxe, un de ces soirs où l’on peut prendre le temps de tout et de rien, passer des heures à rêver devant la cheminée en écoutant ses disques préférés, lire allongée sur le tapis ou sur le lit, un plateau pour grignoter à portée de main, faire une orgie de mauvais feuilletons américains ou de films d’aventures rocambolesques en sirotant une vodka, mollement lovée sous la couette, Arakis au creux du bras, ranger soudain sa bibliothèque entière jusqu’à trois heures du matin… Un soir où le temps s’abolit, s’étire sans repère et sans contrainte, puisque le lendemain, il n’y a pas d’obligation d’heure ou d’activité…”

"Le Troisième Jumeau" de Ken Follet


“Le Troisième Jumeau” de Ken Follet
Ed. Le Livre de Poche 1996. Pages 569.
Titre Original: “The Third Twin”

Résumé: Comment deux vrais jumeaux, dotés du même code ADN, peuvent-ils être nés de parents différents, à des dates différentes ? Tel est pourtant l'extraordinaire cas de Steve, brillant étudiant en droit, et de Dennis, un dangereux criminel qui purge une peine de prison à vie. Pour s'être intéressée de trop près à cette impossibilité biologique, Jeannie Ferrami, jeune généticienne de Baltimore, va déchaîner contre elle l'Université et la presse, pendant que Steve, dont elle s'est éprise, est accusé de viol, sa victime l'ayant formellement reconnu... Une seule hypothèse : l'existence d'un troisième jumeau.

La 7 de la page 7: “S’il parvenait à détacher la canalisation, le ventilateur aspirerait l’air du débarras au lieu de le puiser à l’extérieur de l’immeuble.”

“Le Troisième Jumeau” s’annonçait bien. Un thriller mêlant les mystères de l’ADN et une intrigue assez complexe qui permettrait de passer quelques bonnes heures dans une atmosphère rapide et légèrement angoissante. Malheureusement, ce n’est pas du tout ce qu’il s’est passé. Que du contraire.
Premièrement, on a l’impression que tout ce que sait Follet sur la science et l’ADN se résume à ce qu’il a pu trouver sur Wikipédia. Les informations (parfois vaseuses) qu’il nous livre sont caducs et mixées à la sauce Follet afin de coller au récit.
Deuxièmement, l’intrigue se déroule à une lenteur affligeante. Follet prend une plombe pour nous annoncer un éventuel troisième jumeau. Pourquoi? L’effet de surprise? D’accord. Mais alors, il aurait mieux valu éviter de donner l’information dans le titre et dans le quatrième de couverture… Et force est de constater que Follet se répète un nombre de fois incalculable. On a compris le principe de l’ADN… On a parfois l’impression de plus assister à une conférence scientifique plutôt que de lire un thriller.
Enfin, les personnages. Ils sont tellement englués dans une intrigue qui patauge qu’ils en deviennent navrants de complexité inutile et donc deviennent particulièrement ennuyeux. Il m’a été impossible de m’intéresser à ces personnages tellement cela tournait autour du pot.
Si il y avait de l’idée, c’est malheureusement un coup dans l’eau pour Follet. Il a tenté une histoire intelligente et complexe et nous a servi un thriller scientifique ennuyant pour le lecteur et un peu déroutant pour la vraisemblance de son intrigue. Un très gros dommage.

Extrait: “Son père prit un air vexé; elle avait beau lui en vouloir, il lui faisait pitié. Il souffrait de sa faiblesse autant que celle-ci faisait souffrir sa famille. Il était l’exemple même d’un de ces échecs de la nature: le fabuleux système grâce auquel se reproduisait la race humaine – le mécanisme complexe de l’ADN qu’étudiait Jeannie – était programmé pour que chaque individu soit unique. Comme une photocopieuse avec un système d’erreur intégré. Parfois, le résultat était bon: on avait un Einstein, un Louis Armstrong, un Andrew Carnegie. Et parfois un Pete Ferrami.”

"Le Portrait du Mal" de Graham Masterton


“Le Portrait du Mal” de Graham Masterton
Ed. Milady 2010. Pages 476.
Titre Original: “Family Portrait”

Résumé: Un portrait de douze personnages au visage en décomposition... La toile est l'oeuvre d'un certain Waldegrave, ami d'Oscar Wilde et passionné d'occultisme, mais elle est sans valeur et plutôt médiocre. Alors pourquoi la mystérieuse Cordélia Gray veut-elle à tout prix s'en emparer? Quel est le secret du portrait? Qui sont les douze personnages? Vincent Pearson, l'actuel propriétaire du tableau, découvre un lien entre cette œuvre démoniaque et une série de meurtres particulièrement abominables qui secouent depuis quelques mois la Nouvelle-Angleterre...

La 7 de la page 7: “Je pensais que cela m’aiderait peut-être à comprendre.”

“Le portrait du Mal” commence très vite et très bien. On y trouve directement un hommage au “Le Portrait de Dorian Gray” d’Oscar Wilde. L’intrigue est fluide et attrayante. Un “page-turner” efficace. Cependant la fin est un peu trop alambiquée à mon goût. C’est mon deuxième roman de cet auteur et j’ai eu la même sensation les deux fois. Un fin un peu trop faible en comparaison au reste de l’intrigue. Et c’est bien dommage car ses romans partent toujours bien pour finir comme un feu d’artifice annulé. Pourtant l’écriture est très agréable et l’atmosphère est particulièrement efficace. Peut-être que le problème vient de moi…
Je garde cependant “Le Portrait du Mal” comme un bon livre, ne serait-ce que pour l’hommage à Wilde et pour les bons moments passés au début. Pour le reste, je ne pense pas retourner vers cet auteur. Même si il ne faut jamais dire “fontaine” (jamais deux sans trois…)

Extrait: “Chaque peinture est différente. Chaque peintre a sa technique particulière d’appliquer sa peinture. Certaines fois, lorsque je restaure un tableau, je sens la personnalité du peintre comme si elle m’imprégnait. Je sais qu’il approuverait ce que je tente de faire; je sais qu’il apprécierait mes soins minutieux. Mais ce tableau, ce Waldegrave, on dirait un marécage; plus je travaille dessus, plus il tombe en morceaux. J’ai l’impression  d’être un médecin légiste essayant de disséquer un cadaver en décomposition. Les visages sur ce tableau, lorsque je les touche, je n’ai même pas la sensation de peinture. On dirait de la chair en putréfaction.

"Le mauvais sujet" de Martha Grimes


“Le Mauvais Sujet” de Martha Grimes
Ed. Pocket 2010. Pages 441.
Titre Original: “The Man with a load of mischief”

Résumé: Long Piddleton est un charmant village du nord de l'Angleterre. Mais une série de meurtres abominables vient entacher le manteau de neige immaculé de cette bourgade paisible. Des cadavres sont retrouvés dans des positions insolites - à califourchon sur une poutre ou bien couché sur une table, un roman policier à la main - dans des auberges de campagne aux noms pittoresques et évocateurs : Le Mauvais Sujet, La Forge, Le Cygne à Deux Têtes..
Pour arrêter cette hécatombe, Scotland Yard dépêche sur place l'un de ses meilleurs limiers : Richard jury, un homme aussi tenace que chevaleresque. De la ténacité, il va lui en falloir pour démasquer le tueur en série parmi une foule de suspects : un aubergiste, un haut fonctionnaire déchu, une jeune. poétesse romantique, un pasteur, un auteur de polars, une poule de luxe et bien d'autres. Par bonheur, jury trouvera un précieux allié en la personne de Melrose Plant, châtelain dilettante que la nature a pourvu d'un cerveau fort efficace

La 7 de la page 7: “Comme les pouvoirs prophétiques de Mme Whitersby étaient un tant soit peu émoussés par le gin, Tom ne lui avait guère prêté attention.”

Avec “Le Mauvais Sujet “ , on a l’impression de lire un vieux policier bien anglais. Mais en fait, ce n’est ni “vieux” ni “anglais” et vient un moment où on s’en rend compte. Je ne dis pas que je n’ai pas aimé, même plutôt le contraire. Cependant, force est de constater que dans le style “vieillot”, je préfère quand même quand c’est du “pur jus”. L’écriture n’est pas désagréable mais l’intrigue est un peu trop désuète. Les personnages sont plutôt bien écrits et on prend plaisir en leur compagnie. Mais j’ai parfois eu l’impression d’être forcée dans ma lecture. J’aime les bon vieux policier anglais, donc il n’y avait aucune raison de ne pas aimer ce “pas si vieux américain”. Je vais couper la poire en deux et dire tout simplement que c’est une “bonne petite histoire policière” mais sans plus. Il lui manque ce petit charme britannique.

Extrait: “Il s’était mis à neiger – une fine poudreuse assez sèche, et non pas les gro flocons humides qui s’accrochent à vos cils et restent collés sur la langue. Jury aimait la neige, mais pas la variété londonienne qui se transforme en bouillie grisâtre et ne sert qu’à gêner la circulation. Les flocons tombaient de plus en plus drus, un peu comme du sucre en poudre, et lui cinglait le visage tandis qu’il remontait Islington High Street.”

mardi 16 février 2016

"La vérité toute nue" de David Lodge


“La vérité toute nue” de David Lodge.
Ed. Rivages 2007. Pages 116.
Titre original: “Home Truths”

Résumé: À qui David Lodge veut-il faire rendre gorge ? À Adrien, l’écrivain qui ne se remet pas d’un premier succès des années auparavant ? À Éléonore, sa femme, avec qui il vit retiré à la campagne ? À Sam, leur ami d’université qui a réussi à Hollywood dans les feuilletons télévisés ? À Fanny Tarrant, la jeune journaliste effrontée qui publie un article féroce sur Sam dans un journal du dimanche ? Sur qui se refermera le piège imaginé par Sam avec la complicité d’Adrien ? Brillant, toujours drôle, David Lodge s’intéresse au conflit entre littérature et exigences médiatiques.

La 7 de la page 7: “Eléonore: Tiens, cache ça.”

Texte théâtral contemporain, “La vérité toute nue” est une critique acerbe des médias plutôt réussie. Tout d’abord, les didascalies de Lodge nous permettent de bien mettre en place un texte assez riche. Adrien et Eléonore sont mariés. Dès le début de son texte, Lodge met bien en évidence les tensions déjà présentes dans le couple:
Adrien: Tu sais que ces corn-flakes contiennent quatre-vingt-quatre pour cent de carbone, dont huit pour cent de glucides?
Eléonore, absorbée dans son journal, ne répond pas. Adrien prend une autre boîte et l’examine.
Adrien: L’All-bran contient seulement quarante-six pour cent d’hydrates de carbone, mais dont dix-huit pour cent sont des glucides. Qu’est-ce qui vaut mieux? Dix-huit pour cent de quarante-six ou huit pour cent de quatre-vingt-quatre?
Eléonore ne répond pas. Adrien prend une autre boîte.
Adrien: Purmuesli est sûrement meilleur. Soixante-sept pour cent d’hydrates de carbone dont moins de un pour cent de glucides. Et pas de sel. C’est peut-être pour ça que ça n’a plus aucun gout.”
Adrien parle avec sa femme de choses qui visiblement ne l’intéressent absolument pas. Mais cette routine semble quotidienne. Ni l’un, ni l’autre ne fait réellement attention à l’autre.  
Si Lodge met directement en avant les conflits entre Adrien et Eléonore, il ne met pas moins de temps pour s’engager dans la relation entretenue par Adrien et Sam. Le personnage de Sam n’est pas encore apparu dans la pièce, mais Lodge prend la décision de directement l’inclure dans le discours de la pièce. Par le biais de l’introduction de Sam, Lodge nous sert également le portrait du dernier personnage,Fanny. C’est par sa critique journalistique qu’on est mis en présence, non physique, de Fanny.
Eléonore (lisant): Il possède une ferme-manoir du XVIIème dans le Kent avec cent acres de terres cutlivables. On dirait qu’il s’amuse à jouer les paysans, quoiqu’à y regarder de plus près, il se pavane sur ses terres avec des jeans Ralph Lauren serrés dans des bottes de cow-boy et soutenus par des bretelles. Il a besoin de bretelles, pour tout dire, à cause de son ventre proéminent. Le poids est un sujet délicat avec lui. Surtout, ne questionnez jamais Sam sur son poids, dit de lui u ami, ni sur sa moumoute. J’ignorais qu’il portait une moumoute. Un ami? (A Adrien.) C’est toi?
Adrien: Où est la marmelade allégée?
Eléonore: (…) Mme Sharp ayant quitté le ranch trois mois plus tôt pour partir avec le réalisateur du dernier feuilleton de son mari. (…) Je veux bien le croire. Est-ce que ça la regarde?
Adrien: Elle fait son job.
Eléonore: (…) Je l’ai quitté avec la certitude d’avoir trouvé la réponse: l’insupportable vanité de cet homme.”
Eléonore guette une réaction d’Adrien. Il étale une fine couche de confiture sur une tranche de pain grillé.
Adrien: Un peu dur.
Eléonore: Dur! C’est infect! (…) Sam va être effondré quand il verra ça.
Adrien: Mouais, il l’a peut-être un peu cherché.
Eléonore: Tu n’es pas très sympa avec ton meilleur ami.
Adrien: J’ai dit “mon plus ancien ami”. “
Ce qui nous amène au personnage de Sam. Peu présent physiquement, il est pourtant palpable durant toute la pièce. Ce personnage est particulièrement (et ouvertement) misogyne. Mais c’est grâce à ce personnage que Lodge met en place sa critique des médias. Dans cette vision, Lodge n’épargne personne: ni les médias ni ceux qui en profitent.
Sam: La culture de la jalousie, tu veux dire. Il y a des gens dans ce pays qui ne supportent pas la réussite de leur voisin. Si tu bosses dur, que tu te fais un nom, que tu ramasses un peu de fric, ils feront tout ce qui est en leur pouvoir pour avoir ta peau.
Adrien: Mais c’est toi qui leur offres ce pouvoir en acceptant d’être interviewé par des gens comme Fanny Tarrant.”
N’oublions pas que Lodge est anglais. La presse anglaise fait parfois (souvent) des choix éditoriaux douteux.
Sam propose alors à Adrien de piéger Fanny. Adrien n’hésite pas un seul instant. Grâce à ce procédé, on entre directement dans le vif du sujet. Que doit taire Adrien? Que peut-il révéler? Que doit-il révéler pour être assez intéressant pour Fanny?
De fil en aiguille, Lodge nous expose les tensions entre les personnages. Tout le monde est éclaboussé par la plume de Lodge. Qui est l’interviewé? Qui est l’interviewer? Qui se joue de qui? Lodge prend le parti d’exposer aussi bien le sujet que l’auteur. Tout deux ont besoin l’un de l’autre. Critiquer un média mais jouer son jeu est hypocrite. Lodge est ici, très clair. Si vous voulez vivre heureux loin des médias, restez, tout simplement, très loin d’eux. Ne vous révélez pas.
Adrien comme Fanny se disent trop de choses personnelles. Lorsque Fanny quitte Adrien, ce dernier sait que l’article qu’elle pourrait écrire lui serait préjudiciable. Adrien le sait. Eléonore le sait. Fanny le sait. Cette dernière est celle, qui au final, aura le dernier mot puisque c’est elle qui écrira l’article.
C’est donc dans la tension que Eléonore, Adrien et Sam attendent la parution de l’article. Mais soudain, sans prévenir, Fanny vient leur annoncer une bonne nouvelle. L’article passera inaperçu puisqu’il sera évincé par une nouvelle beaucoup plus importante: La mort de Diana. Une information en chasse une autre.
Non seulement “La vérité toute nue” est une critique intelligente des médias et de ceux qui en profitent mais c’est également extrêmement bien écrit. Lodge tape juste et son texte est totalement maîtrisé. Nous vivons dans un monde dirigé par les médias. Cette pièce absorbe un mal sociétal adaptable à tout moment. Il y a toujours un journaliste pour écrire et une célébrité pour collaborer. Mais l’information reste une variable imprévisible qui peut disparaître aussi vite qu’elle est apparue. Notre société est voyeuse, s’en plaint, puis en redemande.

jeudi 11 février 2016

"La Peau sur les os" de Richard Bachman (Stephen King)


“La peau sur les os” de Richard Bachman (Stephen King)
Ed. J’ai Lu 1998. Pages 377.
Titre Original: “Thinner”

Résumé: Billy Halleck, bon époux, bon père, vit dans le Connecticut et exerce son métier d'avocat à New York. Boulimique, il pèse plus de cent kilos.
Un jour, il tue accidentellement en voiture une vieille gitane. Sa position de notable lui vaut de n'être condamné qu'à une peine de principe et les Gitans sont expulsés de la ville. C'est alors que Billy commence à maigrir, et de plus en plus. Il a beau se gaver, rien ne peut enrayer cette perte de poids qui risque l'amener à une issue fatale. Terrifié, il comprend alors que le chef de la tribu gitane lui a jeté un sort...

La 7 de la page 7: “Halleck nota aussi que ses jambes étaient devenues si longues et fuselées que l’on apercevait les bords de sa petite culotte de coton jaune par l’échancrure de son short.”

“La peau sur les os” est un roman assez angoissant. Halleck est victime d’un sort et quoi qu’il arrive il commence à maigrir, inlassablement. Si au départ, la situation est plutôt avantageuse pour Halleck (il s’empiffre mais maigris jusqu’à trouver son poids idéal) elle tourne vite au vinaigre. En effet, vient un moment où la santé de Halleck commence à défaillir. Le roman est assez court (mais parfois un peu long...) mais la critique des diktats de la mode et du poids est bien présente sans pour autant “manger” l’histoire. La minceur est légion mais à trop vouloir atteindre cette perfection, on se prive de l’essentiel. Tel est le message sous-jacent de ce roman. King le dissimule pourtant bien dans une histoire de sortilège et de vengeance. Parfois on ressent quelques longueurs dans le récit mais ce n’est pas dérangeant au point où cela nuit trop à la lecture. Pour le dire plus simplement, une nouvelle aurait tout autant fait l’affaire que ces 377 pages. King emploie parfois quelques stratagèmes trop utilisés pour qu’on soit convaincu par la pirouette. Cela se laisse lire, c’est assez bon mais on est encore assez loin des tout grands romans de l’auteur.

Extrait: “En un sens, c’était un mensonge. Il avait atrocement mal. Pourtant d’une certaine manière, c’était vrai aussi. La présence de Ginelli le calmait plus que l’Empirisme, plus même que le Chivas. On souffre toujours plus quand on est seul.”

mercredi 10 février 2016

"La femme en vert" de Arnaldur Indridason


“La femme en vert” de Arnaldur Indridason
Ed. Points 2007. Pages 348.
Titre Original: “Graforthögn”.

Résumé: Dans une banlieue de Reykjavik, au cours d'une fête d'anniversaire, un bébé mâchouille un objet qui se révèle être un os humain.
Le commissaire Erlendur et son équipe arrivent et découvrent sur un chantier un squelette enterré là, soixante ans auparavant. Cette même nuit, Eva, la fille d'Erlendur, appelle son père au secours sans avoir le temps de lui dire où elle est. Il la retrouve à grand-peine dans le coma et enceinte. Erlendur va tous les jours à l'hôpital rendre visite à sa fille inconsciente et, sur les conseils du médecin, lui parle, il lui raconte son enfance de petit paysan et la raison de son horreur des disparitions.
L'enquête nous est livrée en pointillé dans un magnifique récit, violent et émouvant, qui met en scène, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, une femme et ses deux enfants. Une femme victime d'un mari cruel qui la bat, menace ses enfants et la pousse à bout.
Voici à nouveau le commissaire Erlendur et ses adjoints Elinborg et Sigurdur Oli dans un récit au rythme et à l'écriture intenses et poignants, aux images fortes et aux personnages attachants et bien construits. La mémoire est comme toujours chez Indridason le pivot de ce roman haletant, qui hante longtemps ses lecteurs.
Un Indridason grand cru!


La 7 de la page 7: “Il se souvenait très précisément de l’endroit où il l’avait découverte et il précéda le groupe en sautant d’un bond dans le trou; il se dirigea sans hésitation vers l’emplacement, dans la terre sèche.”

Cela faisait un petit moment que “La femme en vert” trônait dans ma PAL. Pour je ne sais quelle raison, j’ai longtemps repoussé la lecture de ce roman noir islandais. Pourtant les critiques étaient assez bonnes, très bonnes même. Le quatrième de couverture est aussi assez alléchant. Mais toujours un autre livre prenait sa place sur ma table de nuit. Mais maintenant, c’est fait. J’ai enfin lu “La femme en vert”. Et maintenant que je l’ai lu, j’en suis plutôt contente. Il est maintenant dans ma pile de “livres lus” et ce n’est pas plus mal mais pas forcément pour les meilleures des raisons. En effet, je me suis ennuyée pendant tout le roman. Mais vraiment ennuyée. Je me suis trouvée enfermée dans un roman lent et long pour lequel j’ai eu du mal à garder de l’intérêt. Seul l’histoire concernant la famille et les violences conjugales m’ont interpellés. Cette partie de l’histoire était intéressante et donnait un certain rythme. Les personnages de cette partie sont attachants et assez bien écrits. Tout ce qu’il manque à l’intrigue principale. Pas moyen de m’investir dans l’enquête en elle-même. Alors que les deux histoires sont connectées, et on le sait, seule une d’entre elles n’a trouvé grâce à mes yeux. Je ne vais pas en faire des lignes et des lignes parce que, franchement, “La femme en vert” ne sera pas mon roman de l’année. Ce n’était tout simplement pas pour moi. J’aime les enquêtes policières fortes et rythmées. Ici, je n’ai pas trouvé beaucoup plus qu’un bout d’ennui et de lenteur rythmée au froid de l’Islande.

Extrait: “Il remarqua qu’il s’agissait d’un os humain dès qu’il l’enleva des mains de l’enfant qui le mâchouillait, assis par terre. La fête d’anniversaire venait juste d’atteindre son point culminant dans un bruit assourdissant. Le livreur était venu puis reparti, et les garçons s’étaient goinfrés de pizzas en avalant des boissons gazeuses et en se criant constamment les uns les autres. Ensuite, ils avaient quitté la table à toute vitesse comme si quelqu’un leur en avait donné le signal et s’étaient remis à courir de tous les côtés, certains armés de mitraillettes, d’autres, plus jeunes, brandissaient des voitures ou des dinosaures en plastique. Il ne comprenait pas vraiment en quoi consistait le jeu. A ses yeux toute cette agitation se résumait à un bruit à vous rendre fou.”

mardi 2 février 2016

"La couleur pourpre" de Alice Walker


“La couleur pourpre” de Alice Walker.
Ed. Pavillons Poche (Robert Laffont) 2014. Pages 344.
Titre Original: “The Color Purple”

Résumé:  Depuis leur séparation, depuis des années, Nettie et Celie, deux jeunes Noires, sœurs tendrement unies, n'ont cessé de s'écrire. Mais aucune missive, jamais, n'est parvenue ni à l'une ni à l'autre.
C'est que Celie, restée là-bas, près de Memphis, subit la loi d'un mari cruel qui déchire toutes les lettres venues d'Afrique – où Nettie est missionnaire. Alors Celie, la femme-enfant, écrira via le bon Dieu, qui, lui, sait tout... Pourquoi, entre elles, cette correspondance déchirante et sans fin, obstinée, presque immatérielle ?

La 7 de la page 7: “Mr... il est venu ce soir justement.”

Le discours est clair et précis. Il frappe tel un sniper littéraire et nous touche en plein milieu de nos certitudes. Certitudes d’avoir déjà lu ce qu’il y avait à lire sur la question afro-américaine. Et là, on ouvre “La couleur pourpre” et on est pris au coeur qui se serre en lisant le témoignage poignant de Celie.
Walker frappe juste dès le départ, pas de faux semblant, pas de complaisance. On va s’en prendre plein la figure et on ne sera pas ménagés.
L’histoire est simple et pourtant efficace. L’intrigue est riche, beaucoup plus riche qu’on ne pourrait d’abord penser. Petite fille maltraitée et donnée à un homme beaucoup plus vieux qu’elle, le destin de Celie semble totalement tracé. Et bien non. Même au fin fond du Sud Américain et ayant grandi dans des conditions déplorables, on peut continuer à rêver et vivre une extraordinaire histoire. On souffre avec Celie. On partage ses joies et ses colères. On s’insurge contre les injustices sociales et celles de la vie.
Les passages de Nettie m’ont cependant moins embarquée. Probablement parce que je souhaitais de tout coeur retourner voir ce qu’il se passait pour Celie.
Un livre à mettre entre toutes les mains aussi bien pour le récit implacable que pour la plume assumée et efficace.

Extrait: “L’homme il se met partout et il pourrit tout. Il est sur la boîte de céréales, dans ta tête, sur toutes les radios. Il veut te faire croirequ’y a que lui partout. Et quand tu le crois, alors tu penses que Dieu c’est lui. Mais c’est pas vrai.  Donc quand t’as envie de prier et que l’homme se met devant toi comme si c’était pour lui, envoie-le balader. Pense aux petites fleurs, au vent, à l’eau, à un gros caillou. Mais c’est pas facile , laisse-moi te l’dire. Ca fait si longtemps qu’il est là, il veut pas bouger. Et il menace le monde avec les éclairs, les inondations, les tremblements de terre. Faut qu’on se défende. Maintenant je pris plus très souvent. Et chaque fois que je m’représente un caillou dans ma tête, c’est pour le lancer! Amen!”

lundi 1 février 2016

"Chroniques de San Francisco" de Armistead Maupin


“Chroniques de San Francisco” de Armistead Maupin
Ed. 10/18 2005. Pages 382.
Titre Original: “Tales of the City”

Résumé: Les seventies sont sur le déclin, mais San Francisco, la fureur au coeur et au corps, vibre encore d'une énergie contestataire et s'affiche dans les rues aux couleurs d'enseignes et de néons tapageurs. Tout droit venue de Cleveland, Mary Ann Singleton, vingt-cinq ans, emprunte pour la première fois les pentes du "beau volcan". Elle plante son camp au 28 Barbary Lane, un refuge pour "chats errants". Logeuse compréhensive et libérale, Mme Madrigal règne en matriarche sur le vieux bâtiment qui abrite une poignée de célibataires : Mona, rédactrice publicitaire, son colocataire Michael, chômeur et disciple de "l'amour interdit" et le beau Brian Hawkins, coureur de jupons insatiable.

La 7 de la page 7: “Tu lis ce genre de truc? s’enquit MaryAnn.”

Commencer les “Chroniques de San Francisco”, c’est entrer dans un nouveau monde et vouloir y rester pour toujours. Le premier point fort de ce roman, ce sont les personnages hauts en couleur. Ils sont chacun une petite part de nous, on va et on vient entre la réserve de MaryAnn et le côté excentrique de Michael. On se pose sous l’aile de Mme Madrigal et on s’y réfugie comme un poussin qui ne veut plus bouger de bonheur.
Mais au-delà des personnages, on se laisse emporter par l’atmosphère de San Francisco. Cette ville qui est la leur devient vite la nôtre. Ville du bonheur et de la tolérance, on ne rêve que de s’y installer, baigné par le soleil de Californie. Ode à la vie dans ce qu’elle a de plus sacrée et nous pressant à profiter de tout, tout de suite et de ne jamais abandonner nos rêves et de se laisser porter par la vie car elle seule sait où elle nous conduit, “Chroniques de San Francisco” est bien plus qu’un roman sur différents personnages aux rencontres improbables. Bien sûr, on attend les suites avec impatience afin de retrouver cette histoire qui n’aura, on l’espère, jamais de fin. 

Extrait: “ Elle était plus déprimée que jamais. Elle restait assise sur son sofa en osier, à grignoter et à regarder la baie. L’eau était si bleue mais le prix à payer n’était-il pas trop élevé? Combien de fois n’avait-elle pas déjà menacé de rentrer à Cleveland? Combien de fois n’avait-elle pas senti l’appel de service familial en porcelaine et de la maison à deux étages? Loin des pentes de ce beau volcan qu’était San Francisco. Cette impression d’être un colon sur la lune finirait-elle par cesser?”