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jeudi 25 août 2016

"Harry Potter and the cursed child" de John Tiffany et Jack Thorne

"Harry Potter and the cursed child" de John Tiffany et Jack Thorne.
Ed. Little, Brown and Company 2016. Pages 333.

Résumé: Etre Harry Potter n'a jamais été facile et ne l'est pas davantage depuis qu'il est un employé surmené du ministère de la Magie, marié et père de trois enfants. Tandis que Harry se débat avec un passé qui refuse de le laisser en paix, son plus jeune fils, Albus Severus, doit lutter avec le poids d'un héritage familial dont il n'a jamais voulu. Le destin vient fusionner passé et présent. Père et fils se retrouvent face à une dure vérité : parfois, les ténèbres surviennent des endroits les plus inattendus.

La 7 de la page 7: "Ron: I'd give anything to be going back." 

Si un livre était attendu en 2016, c'est bien "Harry Potter and the cursed child". La question que les fans se pose depuis tant d'année aura-t-elle enfin une réponse: que sont-ils devenus? Beaucoup de presse et beaucoup d'attente entouraient ce livre. Alors, au final, il est comment ce nouvel Harry Potter? Et bien la réponse est double et surtout assez complexe. Certains estiment que c'est une mauvaise fan-fiction alors que d'autres ont adoré retrouver les personnages tant aimés. Qui a raison? Selon moi, les deux. Là où Rowling nous avait habitués à des descriptions, à une ambiance qu'ici, on ne retrouve absolument pas. Ce monde magique dans lequel on aimait se vautrer est relayé à l'arrière-plan d'une histoire, il est vrai, un peu "facile". Mais la majorité des détracteurs du livre ont tendance à oublier qu'ici, c'est une pièce de théâtre. De ce fait, les codes changent. Et force est de constater que la pièce, elle, est assez réussie. Si on suit les didascalies et le rythme donné aux dialogues, on est en droit de se dire que le résultat, sur scène, doit être totalement spectaculaire. Et c'est ici que réside toute la complexité de "Harry Potter and the cursed child". C'est une excellente pièce qui aurait fait un très mauvais roman. Mais cela reste Harry Potter... 
Certes les personnages ont changés mais j'ai retrouvé avec bonne humeur ces anciens personnages et découvert avec envie les nouveaux. Avec une mention spéciale pour Scorpius, très réussi. 
Verdict? Oui, la très grande majorité sera déçue par cette "suite". Je préfère la voir comme un encart du futur qui n'entre pas dans la saga proprement dite. J'ai passé un bon moment et, après tout, c'est déjà quand même pas mal. 

"Huis clos" de Jean-Paul Sartre

"Huis clos" de Jean-Paul Sartre.
Folio 1999. Pages 95.

Résumé: GARCIN : - Le bronze...
(Il le caresse.) Eh bien, voici le moment. Le bronze est là, je le contemple et je comprends que je suis en enfer. Je vous dis que tout était prévu. Ils avaient prévu que je me tiendrais devant cette cheminée, pressant ma main sur ce bronze, avec tous ces regards sur moi. Tous ces regards qui me mangent... (Il se retourne brusquement.) Ha ! vous n'êtes que deux ? Je vous croyais beaucoup plus nombreuses.
(Il rit.) Alors, c'est ça l'enfer. Je n'aurais jamais cru... Vous nous rappelez : le soufre, le bûcher, le gril ... Ah ! quelle plaisanterie. Pas besoin de grill : l'enfer, c'est les Autres.

La 7 de la page 7: "Garcin: J'aurais du m'en douter." 

"Huis clos" possède un côté assez rébarbatif du au fait que cette pièce est trop souvent imposée aux jeunes (trop jeunes) élèves de secondaire, à un âge où il est assez difficile d'appréhender le brio de cette pièce. Trois personnages enfermés dans une pièce: Garcin, Estelle et Inès. Si au début, on ne sait pas trop ce qu'il se passe, on comprend vite que ces trois personnages sont, en fait, morts et qu'ils en sont au début de leurs enfers. Au départ, les personnages, surtout Garcin gardent des attitudes très "vivantes" comme un certain matérialisme: 
"Garcin: (...) pas de lit non plus. Car on ne dort jamais, bien entendu? "
Chacun des personnages va entrer dans la pièce, chacun à son tour. Lorsqu'entre Inès, elle méprend Garcin pour le bourreau. Erreur, qui en fait, se révèlera ne pas en être une. 
"Inès: C'est tout ce que vous avez trouvé? La torture par l'absence? Eh bien, c'est manqué. Florence était une petite sotte et je ne la regrette pas.
Garcin: Je vous demande pardon: pour qui me prenez-vous? 
Inès: Vous? Vous êtes le bourreau." 
Au début, aucun d'entre eux n'accepte réellement sa condition de mort. Ils le comprennent sans pour autant le comprendre totalement. 
"Estelle: Oh! Cher monsieur, si seulement vous vouliez bien ne pas user de mots si crus. C'est... C'est choquant. Et finalement, qu'est-ce que ça veut dire? Peut-être n'avons-nous jamais été si vivants. S'il faut absolument nommer cet... état de chose, je propose qu'on nous appelle des absents, ce sera plus correct. Vous êtes absent depuis longtemps." 
Et si les personnages n'ont pas grand chose en commun, on va vite découvrir que chacun d'entre eux est intimement lié aux autres: ils se mentent les uns les autres comme ils se mentent à eux-mêmes. 
Passons sur les thèmes tertiaires de la pièce pour se concentrer sur le vrai propos de la pièce. Chacun des personnages est le bourreau d'un autre, en mouvement perpétuel. C'est Garcin qui résume le mieux la situation. 
"Garcin: (...) Aucun de nous ne peut se sauver seul; il faut que nous perdions ensemble ou que nous nous tirions d'affaire ensemble." 
Or ils vont passer leur temps et surtout leur éternité commune à se renvoyer la balle et en arrivent à cette splendide réplique connue de tous: 
"Garcin: (...) Avec tous ces regards sur moi. Tous ces regards qui me mangent... (...) Alors c'est ça l'enfer. Je n'aurais jamais cru... (...) L'enfer, c'est les autres." 
Une pièce qu'il est très intéressant de relire une fois plus vieux. Une vrai réussite. 

mercredi 3 août 2016

"Skylight" de David Hare

"Skylight" de David Hare
Ed. de L'Arche 1997. Pages 109.

Résumé: Mon horrible père avait ce qu'il appelait l'objectif "note de chauffage". Il avait l'habitude de nous fourrer les factures de chauffage sous le nez en nous disant "Allez-y, allez-y, continuez à vivre dans une fournaise, si c'est ce que vous voulez. Mais souvenez-vous: si vous montez le chauffage en septembre, vous devrez le baisser en février..."

La 7 de la page 7: "Dimanche." 

Dand "Skylight", les didascalies sont importantes. Elles ne laissent pas la place à l'imagination du metteur en scène/lecteur. Au départ, on ne sait pas trop de quoi les personnages parlent. Ils donnent l'impression de meubler. La conversation débute sur un thème dur mai universel, le deuil. 
"Edward: En fait, une fois qu'ils sont morts, ils continuent de changer. Tu crois que tu les as cernés. Et c'est comme si tu disais: "Ah, je vois. C'est comme ça qu'elle était." Mais après, dans ton souvenir, elle change encore. Ça rend fou. Maintenant, j'aimerais simplement savoir qui elle était." 
Et c'est grâce à cela qu' Edward introduit lui-même son père, Tom, qui viendra plus tard. 
"Edward: (...) J'arrête pas de lui dire: papa, t'es pas mort, t'as cinquante ans. C'est trop tôt pour bouffer les pissenlits par la racine. Merde! Ce que j'aimais chez papa, c'est que d'une certaine façon,  il avait pas d'âge. Je crois que c'est pour ça qu'il avait autant de succès. Tous les âges, tous les genres. Il savait comment les toucher. Et maintenant, il reste dans cette espèce d'ignoble forteresse verte." Apparemment, Edward aime son père. Cependant, il n'est pas dupe de son caractère. 
"Edward: (...) Il inspire le respect, ça c'est sûr. Les gens comme lui inspirent le respect. Mais si tu grattes un peu la surface, si tu parles un peu avec ses employés, tu t'aperçois que le respect, ça ressemble beaucoup à la peur." 
Edward nous annonce un personnage complexe qui n'engage rien de bon. On sent déjà que Tom va nous être présenté comme quelqu'un d'antipathique. Avec "Skylight", Hare va surtout nous livrer un féroce plaidoyer sur le monde du travail et le système social anglais via la vision professionnelle des différents personnages. Il commence avec Edward. 
"Edward: (...) On ne fait pas les choses parce que ça nous plaît. On les fait pour pouvoir les inscrire sur un CV. Juste pour agiter ce ridicule bout de papier." 
Au fur et à mesure des dialogues entre Kyra et Edward, on commence à entrevoir leur relation. Kyra est l'ancienne maîtresse du père d'Edward. C'est important car quand Edward quitte la scène, il est remplacé par Tom, son père. Et leurs dialogues, au début, se superposent. Quand Tom entre en scène, Hare commence sa critique sociale. Il commence en banalisant la violence dans le monde scolaire. 
"Kyra: (...) On a commencé par lui voler sa voiture. C'était une sorte de provocation. On pense que c'est des mômes de l'école. Après, ils l'ont cambriolée. Sa chaîne a disparu. Et puis ils ont pris son chat. Elle est revenue un soir, il était rôti dans le four. Elle a commencé à se dire qu'il était temps de bouge. Elle a trouvé un meilleur poste à Dulwich." 
Il y a , ici, une banalisation totale de la violence dans le milieu scolaire puisque Kyra énonce cette situation sans pathos particulier. Kyra ne semble pas se rendre compte de la violence de ses propos. Mais en même temps, cela place Kyra du côté social défavorisé qui sera toujours sa place dans le débat qui va suivre. Hare nous dépeint, par contre, un Tom totalement auto-centré. Il sera, clairement, le symbole de la société plus aisée et surtout, très sûre d'elle. Alors que Kyra sera cette société que tout le monde méprise mais qui garde sa liberté de penser et de vivre tel que l'on entend. Hare va d'abord passer en revue leur histoire commune afin de bien mettre en place ses personnages. Le lecteur/spectateur se met alors à se demander ce qu'ont, réellement, en commun ces deux personnages. La réponse est sans doute, pas grand chose. Mais les deux amants se retrouvent et vont, le temps d'un instant, oublier ce qui les sépare. Le problème, c'est que Tom veut recommencer leur histoire avec les mêmes paramètres qu'avant alors que Kyra, elle, a changé. 
"Kyra: Tom, il y a une chose qu'il faut que tu prennes maintenant. Il y a cet univers dans lequel  je vis, un monde avec des valeurs complètement différentes... Ça n'a rien à voir avec ton monde..." 
Et c'est là, que la lutte commence. Tom, lui, n'a absolument pas changé. Il est d'une nature difficile et prompt à juger les autres, ceux qui ne pensent pas comme lui, qui ne partagent pas ses valeurs. 
"Tom: Tu étais première de ta promo, non? (...) Je ne peux rien imaginer de plus tragique ni de plus stupide que de te voir foutre tes talents en l'air ici...
Kyra: Je les fous en l'air ici? Je ne crois pas. 
Tom: Kyra, tu enseignes à des gosses qui sont en bas de l'échelle!
Kyra: Justement! Il me semble à moi que j'utilise mes talents. Je les utilise, d'une façon que tu n'approuves pas."
 Et à partir de là, tout part en vrille. le débat s'envenime et chacun des personnages devient de plus en plus agressif l'un envers l'autre. Jusqu'au point de non retour. 
"Kyra: je vais te dire, moi, je passe mon temps avec des gens très différents. Des gens qui n'ont rien du tout le plus souvent. Mais ils ont au moins une grande vertu: contrairement aux riches, ils ne se racontent pas d'histoire sur la prétendue nécessité d'avoir accompli quelque chose dans sa vie! Et ils n'ont pas des douleurs raffinées. Ils ne restent pas assis à se lamenter d'être incompris et sous-estimés... Non, chaque jour, ils continuent de se battre pour survivre dans la rue. Et cette rue, je t'assure... Si tu dois y aller...Si tu dois un jour apprendre à y survivre, eh bien, crois-moi, c'est mille fois plus difficile que de conduire une campagne de promotion des exportations, d'être au gouvernement, ou de... Oui, il faut que je le dise, c'est encore plus difficile que de diriger une banque."
Peu après, Kyra demande à Tom de partir. Leurs visions des choses sont beaucoup trop opposés pour pouvoir cohabiter. "Skylight" est une pièce engagée ou le discours est plus important que l'action. Et malheureusement, c'est en cela que réside la plus grosse faiblesse de cette pièce. Elle est beaucoup trop statique et privilégie bien trop le discours à l'action. C'est bien dommage car le propos est juste mais le lecteur ne peut faire autrement que de s'ennuyer. 

vendredi 29 juillet 2016

"Le Barbier de Séville" de Beaumarchais


“Le Barbier de Séville” de Beaumarchais.
Ed. Petits Classiques Larousse 2006. Pages 206.

Résumé: Ah ! le triste sire ! Gros, court, gris, pommelé, rusé, blasé qui guette et furète, gronde et geint tout à la fois. Il est encore avare, brutal, amoureux et jaloux... Et la belle Rosine, sa jeune pupille, est l'infortunée victime de cette odieuse flamme... Mais le ciel protège, dit-on, ceux qui s'aiment. Et Figaro, le gai, l'impertinent, l'irremplaçable Figaro a tôt fait de voler au secours de son maître le comte Almaviva. La belle est cloîtrée ? Le vieillard méfiant ? Qu'à cela ne tienne ! Et le voilà qui court, trompe et invente l'habile stratagème pour sauver les amants. Un enlèvement ? À la bonne heure ! La difficulté de réussir ne fait qu'ajouter à la nécessité d'entreprendre, s'exclame le rusé.

La 7 de la page 7: “Figaro: Pourquoi?”

Commençons par prendre “Le Barbier de Séville” pour ce qu’elle est, c’est-à-dire une comédie. Bien sûr que le propos de Beaumarchais est plus important qu’une simple comédie, mais nous y viendrons plus tard. Donc, une comédie. Toute la structure de Beaumarchais va dans ce sens. Une situation avec quiproquos et des personnages pittoresques qui ne vont pas sans rappeler Molière. L’humour de Beaumarchais est basé sur une certaine ironie et une fausse désinvolture. Il y a des décalages entre ce qui est dit et ce que comprennent les personnages. Le public est complice de la situation car il en sait plus que la plupart des personnages. Les dialogues sont rapides et mettent énormément de rythme dans la pièce. “Le Barbier de Séville” est donc une comédie de mœurs mordante avec une ironie sous-jacente importante qui suit les règles théâtrales quasiment à la lettre. Mais quel est le vrai propos de Beaumarchais? D’abord, sa pièce est un défi à la censure. La France de cette époque est un pays où il faut être aimé de tous ou simplement être plus malin que les autres. Donc Beaumarchais a besoin, tout d’abord, d’un texte qui passera le test de la censure.
Or dans ce même texte, l’auteur se moque de front de celle-ci:
Le comte: Ah! La Cabale! Monsieur l’auteur est tombé!”
Beaumarchais a donc été plus malin que la censure en proposant un texte aux apparences inoffensives mais pourtant acéré.
Derrière ce texte désinvolte se cache une vérité sincère et d’époque (mais toujours actuelle)
Figaro: (...) Je me presse de rire de tout, de peur d’être obligé d’en pleurer.” Les temps ne sont pas bons à cette époque (ce n’est guère mieux aujourd’hui)
Car au-delà d’un pied de nez à la censure, “Le Barbier de Séville” est surtout une critique importante de la société française et de ceux qui la composent:
Figaro: En occupant les gens de leur propre intérêt, on les empêche de nuire à l’intérêt d’autrui.”
Tout y passe, censure, clergé, abus de pouvoir, les femmes:
Bartholo: Nous ne sommes pas ici en France, où l’on donne toujours raison aux femmes.”
On gardera surtout le personnage de Figaro dont la dualité est multiple: valet qui mène la danse ou encore valet qui se trouve être un érudit.
“Le Barbier de Séville” aura quand même le mérite de mettre les bases afin que Rossini nous livre un opéra-bouffe de cette comédie de mœurs qui  met en avant un futur encore plus glorieux pour Beaumarchais.

lundi 21 mars 2016

"L'alouette" de Jean Anouilh


“L’alouette” de Jean Anouilh.
Ed. Folio 2001. Pages 189.

Résumé: "JEANNE - Messire saint Michel ! sainte Marguerite ! sainte Catherine ! vous avez beau être muets maintenant, je ne suis née que du jour où vous m'avez parlé. Je n'ai vécu que du jour où j'ai fait ce que vous m'avez dit de faire, à cheval, une épée dans la main ! C'est celle-là, ce n'est que celle-là, Jeanne ! Pas l'autre, qui va bouffir, blêmir et radoter dans son couvent - ou bien trouver son petit confort - délivrée... Pas l'autre qui va s'habituer à vivre..."

La 7 de la page 7: “Il faut considérer que je suis petite et ignorante et pas forte du tout.”

L’histoire de cette pièce est simple: Anouilh nous livre un texte sur le procès de Jeanne d’Arc. Les didascalies sont bien présentes mais n’empêchent aucunement la possibilité d’aménagements pour la mise en scène.
Anouilh part du principe que, dès le départ, ce procès est une mascarade.
“Warwick: (...) C’est d’un coût exorbitant pour ce que c’est mais je l’ai. Je la juge et je la brûle.”
L’exposition est simple et pourtant ingénieuse. Lors du procès même, Jeanne raconte son histoire par le biais de scénettes jouées à même la scène. Ce stratagème permet de raconter une histoire sans pour autant tomber dans le piège de trop parler et de ne pas assez jouer.
Si la pièce traite du procès de Jeanne d’Arc, Anouilh en profite pour exposer la lutte entre les religions:
“Jeanne: (...) mais je sais que le diable est laid et que tout ce qui est beau est l’œuvre de Dieu.
Le Promoteur: (...) Le diable choisit la nuit la plus douce, la plus lumineuse, la plus embaumée, la plus trompeuse de l’année... Il prend les traits d’une belle fille toute nue, les seins dressés, insupportablement belle...
Cauchon: Chanoine! Vous vous égarez. Vous voilà bien loin du diable de Jeanne, si elle en a vu un. Je vous en prie, ne mélangeons pas les diables de chacun.”
Mais au-delà de cela, Anouilh met en opposition la religion et Dieu lui-même:
“Jeanne: Je dis que Sa Volonté soit faite même s’Il a voulu me rendre orgueilleuse et me damner. C’est aussi Son Droit.
Le Promoteur: Epouvantable, ce qu’elle dit est épouvantable! Dieu peut-il vouloir damner une âme? Et vous l’écoutez sans frémir, Messires? Je vois là le germe d’une affreuse hérésie qui déchirera un jour l’Eglise...”
Anouilh utilise son sujet pour réellement aborder son propos: religion et politique. Là où les personnages religieux s’écharpent, seul Warwick reste calme. Or il est le personnage qui représente la politique. Il le fit lui-même: il se fiche du sort de Jeanne, il la trouve même sympathique. Cependant,  il doit rester cohérent: Jeanne doit être jugée coupable. Afin de sauver la face de l’Angleterre, ni plus, ni moins.
Au final, force est des constater que le texte est assez ennuyeux. Seuls le personnage de Warwick est assez intéressant pour qu’on continue la lecture.
Ce n’est certainement pas la meilleure pièce d’Anouilh et on est plutôt content de voir “L’Alouette” se terminer.

jeudi 3 mars 2016

"Le Couturier" de Slawomir Mrozek


“Le Couturier” de Slawomir Mrozek
Ed. Noir Sur Blanc 2000. Pages 92.
Titre original: “Krawiec”

Résumé: Slawomir Mrozek est un dramaturge polonais, dont l'oeuvre est caractérisée par un humour noir corrosif lui permettant de mettre en boîte la dictature communiste polonaise. Il est rentré en Pologne en 1996 et peut désormais savourer plus librement son succès. Le Couturier est une pièce majeure de Mrozek qui fut jouée à plusieurs reprises en Europe. C'est un texte grave et pourtant teinté de beaucoup d'humour qui interroge sur le rôle de la culture dans la société. On y devine, à peine voilées, les allusions à la censure d'un régime et sa main-mise sur toutes les données culturelles disponibles à la population. En quoi la culture peut-elle être affectée par une révolution ou une dictature ? Et la culture est-elle ce qui pourrait sauver l'humanité ? L'absurdité est présente au fil du texte, le régime totalitaire est désossé, ses valeurs vilipendées (le fameux retour à la nature et aux valeurs saines, meilleur moyen d'aveugler les foules et les conduire à l'esclavage du corps empêchant le développement de l'esprit critique). La barbarie peut se cacher derrière les apparences les plus subtiles, devenir la plus belle derrière ses beaux habits (quel habile manipulateur qu'un couturier). A travers l'histoire d'un couturier qui s'adapte à la situation et rêve de démesure (créer une robe de chair humaine, tout un symbole...), pare une jeune femme des vêtements les plus luxueux et vit dans l'apparence, c'est toute la fragilité d'un empire social et politique qui est évoquée avec beaucoup de subtilité par Slawomir Mrozek.

La 7 de la page 7: “Le couturier: (...) Et c’est justement pour cela que je dis à présent: Halte!”

Ce texte théâtral de Mrozek est intéressant de plusieurs points de vue. Premièrement, les didascalies sont importantes durant tout le texte. Elles mettent l’action bien en place et sont très précises quant aux lieux mais surtout quant aux positionnements et aux costumes. En effet, vu le sujet de la pièce, il est important que Mrozek appuie son propos de didascalies fortes.
Deuxièmement l’intrigue en elle-même. Elle est simple et pourtant terriblement efficace. Un royaume gouverné par une Excellence est envahie par des barbares. Ces derniers prennent le pouvoir. Au milieu de tout ça, nous avons un couturier. Il fait et défait les allégeances et les hiérarchies par ses costumes. L’intrigue est intelligente et permet à Mrozek de mettre en avant son propos.
Justement quel est donc le propos de cette pièce?
Le couturier déteste l’air naturel de l’homme, c’est-à-dire sa nudité. L’apparence est, pour lui, primordiale:
Le Couturier: (...) La nudité, c’est le néant, la nature, le chaos, la barbarie. Lorsque j’aurai atteint mon but, qui sait si je ne me mettrai pas à tailler des habits pour les animaux et même pour les végétaux et les minéraux . J’habillerai tout. C’est-à-dire que je donnerai un sens à tout.”
Le couturier ne peut concevoir un monde de nudité ou de “non-apparence” Et c’est bien normal qu’il ait cette réaction vu que, de par son métier même, il est le “produit” ainsi que “l’instigateur” de cette lutte contre la nudité. C’est lui qui conçoit les vêtements. De par son rôle, il est immédiatement le défenseur de l’apparence. Il dénonce également, d’une certaine manière, l’hypocrisie de la doctrine du “beau”:
“Le Couturier: (...) Chacun veut porter ce que tout le monde porte, mais qu’en même temps personne d’autre ne possède.”
Il est totalement acquis à la cause. Au point de suggérer des mesures drastiques afin de pouvoir continuer son œuvre:
Le Couturier: Que votre Excellence efface, adoucisse sa virilité! Il suffit d’une petite opération (...) Qui donc parle ici de nature qui reste accroché à une animalité rétrograde?”
Il est tellement sûr de lui qu’il se croit au-dessus de toute loi et de tout homme:
Le Couturier: Je ne suis qu’un couturier, et non une Excellence”  fait il remarquer sarcastiquement.
Il sacrifie l’essence de l’être pour mettre son apparence au centre des débats.
Le Couturier: son succès ne vient pas de son corps, mais de son artifice. Elle se laisse contempler, mais pas déshabiller ni toucher. (...) Eux, ils désirent cette nudité seulement parce qu’elle est recouverte. Je crée un désir qui ne sera jamais assouvi. Donc je crée un désir pur, pur comme l’idée. De l’abîme des non-êtres j’extrais des noms et je lance les choses nommées dans l’espace du monde. Je crée de la culture.”
Quand on lui oppose un argument, il préfère attendre car il est tellement sûr de son fait qu’il sait qu’on lui donnera raison tôt ou tard. Et il a raison.
“L’Excellence: Je n’ai pas le temps. Je préfère vivre nu que mourir en grande tenue. (...) C’est elle!
Le Couturier: Qui?
L’Excellence: Mon aimée! Je ne peux pas me montrer, je suis nu.”
Ses opposants font donc directement volte-face et donnent raison au couturier. Et comme une sorte de “punition” il fait et défait le personnage de l’Excellence. Afin de le couvrir, il lui fait porter un habit de moine et le fait changer de rôle. Mais c’est justement quand le couturier n’a plus d’opposition que Mrozek fait entrer Carlos sur scène. Ennemi farouche de la doctrine du couturier, Carlos s’opposera à celui-ci du début à la fin de la pièce.
“Carlos:  Depuis ma petite enfance, je n’ai pas encore aperçu ton vrai visage. Je ne sais pas quelles rides le couvrent, ni quels yeux me regardent, et j’en ai pourtant le droit. (...) Je veux ta vérité, et non ton apparence. (...) Ce que tu portes en toi et non sur toi.”
Techniquement, lorsque Onufre et ses barbares prennent le pouvoir, tout le monde leur fait allégeance. Le couturier, afin de les “débarbariser” ainsi que Carlos qui espère que les choses reviennent à leur vraie nature grâce aux barbares. Mais c’est le couturier qui gagne cette bataille en jouant sur la vanité d’Onufre et sur son attirance pour Nana, la courtisane. Très vite, Onufre commence à s’adapter à la vision du couturier:
“Carlos: Le chef se rase...”
Et c’est exactement ce que le couturier avait prévu:
“Le Couturier: (...) J’ai mon plan. Un Onufre sauvage est une menace pour nous. S’il tombe amoureux, il va changer. Il s’est déjà rasé.”
Le propos de Mrozek, ici, est clair: Onufre, un sauvage, va changer car il aime. C’est donc notre désir de plaire à l’autre ou celui de nous conformer à ce qui nous entoure qui gagne contre la nature propre de l’homme. Le couturier est donc le “bras armé” de cette vision où l’apparence prime sur le reste.
“Le Couturier: Ils démolissent pour faire bonne mine, pour ne pas avoir l’air... Bientôt ils vont commencer à se regarder dans le miroir, et puis à se laver les dents. Et ainsi, petit à petit, tout reviendra à la normale. Alors je recommencerai au commencement. Ce n’est pas notre force qui les vaincra, mais leur propre vanité. Chacun d’eux est aussi vain que votre ex-Excellence.”
Et cela fonctionne à merveille. Et lorsque, confronté aux accusations de Carlos, Onufre se défend, il le fait d’une manière à justifier son changement non par vanité mais pour des raisons politiques:
“Onufre: (...) est-ce que tu penses que j’ai changé de costume pour le plaisir? Que j’ai mis cette défroque solennelle parce qu’elle me plaît? Non, c’est pour le peuple.”
Il a bon dos le peuple. La fin justifie les moyens même si Onufre ne trompe personne, mis à part, peut-être, lui-même. Bien vite, Onufre regrette son changement car il en est devenu, en quelque sorte, l’esclave. Mais il est déjà trop tard pour Onufre de faire demi-tour.
“Onufre: (...) dans la forêt, j’étais libre.”
On en vient alors au but ultime du couturier: posséder le seul tissu, le seul costume que personne ne possède mais que tout le monde a: la peau humaine. L’apparence des autres devient la nôtre, leur nature devient “commune”. L’apparence a gagné. Mrozek critique avec virulence le paraître, la beauté qui se perdent et perdent ceux qui veulent se l’accaparer. On refuse notre nature même en la cachant. Elle n’est plus défendue que par une minorité d’idéalistes sans arme. Quel que soit le dictateur au pouvoir et où que l’on soit, le successeur tombera toujours dans les mêmes pièges que son prédécesseur. Règle politique immuable à tout système politique, Mrozek nous livre ici une pièce engagée à plusieurs niveaux. Chacun tenant la main de l’autre. Un texte fort qui se doit de parler à chacun d’entre nous. La culture contre l’apparence. Et la première sera toujours celle qui payera les pots cassés de la deuxième.

mardi 16 février 2016

"La vérité toute nue" de David Lodge


“La vérité toute nue” de David Lodge.
Ed. Rivages 2007. Pages 116.
Titre original: “Home Truths”

Résumé: À qui David Lodge veut-il faire rendre gorge ? À Adrien, l’écrivain qui ne se remet pas d’un premier succès des années auparavant ? À Éléonore, sa femme, avec qui il vit retiré à la campagne ? À Sam, leur ami d’université qui a réussi à Hollywood dans les feuilletons télévisés ? À Fanny Tarrant, la jeune journaliste effrontée qui publie un article féroce sur Sam dans un journal du dimanche ? Sur qui se refermera le piège imaginé par Sam avec la complicité d’Adrien ? Brillant, toujours drôle, David Lodge s’intéresse au conflit entre littérature et exigences médiatiques.

La 7 de la page 7: “Eléonore: Tiens, cache ça.”

Texte théâtral contemporain, “La vérité toute nue” est une critique acerbe des médias plutôt réussie. Tout d’abord, les didascalies de Lodge nous permettent de bien mettre en place un texte assez riche. Adrien et Eléonore sont mariés. Dès le début de son texte, Lodge met bien en évidence les tensions déjà présentes dans le couple:
Adrien: Tu sais que ces corn-flakes contiennent quatre-vingt-quatre pour cent de carbone, dont huit pour cent de glucides?
Eléonore, absorbée dans son journal, ne répond pas. Adrien prend une autre boîte et l’examine.
Adrien: L’All-bran contient seulement quarante-six pour cent d’hydrates de carbone, mais dont dix-huit pour cent sont des glucides. Qu’est-ce qui vaut mieux? Dix-huit pour cent de quarante-six ou huit pour cent de quatre-vingt-quatre?
Eléonore ne répond pas. Adrien prend une autre boîte.
Adrien: Purmuesli est sûrement meilleur. Soixante-sept pour cent d’hydrates de carbone dont moins de un pour cent de glucides. Et pas de sel. C’est peut-être pour ça que ça n’a plus aucun gout.”
Adrien parle avec sa femme de choses qui visiblement ne l’intéressent absolument pas. Mais cette routine semble quotidienne. Ni l’un, ni l’autre ne fait réellement attention à l’autre.  
Si Lodge met directement en avant les conflits entre Adrien et Eléonore, il ne met pas moins de temps pour s’engager dans la relation entretenue par Adrien et Sam. Le personnage de Sam n’est pas encore apparu dans la pièce, mais Lodge prend la décision de directement l’inclure dans le discours de la pièce. Par le biais de l’introduction de Sam, Lodge nous sert également le portrait du dernier personnage,Fanny. C’est par sa critique journalistique qu’on est mis en présence, non physique, de Fanny.
Eléonore (lisant): Il possède une ferme-manoir du XVIIème dans le Kent avec cent acres de terres cutlivables. On dirait qu’il s’amuse à jouer les paysans, quoiqu’à y regarder de plus près, il se pavane sur ses terres avec des jeans Ralph Lauren serrés dans des bottes de cow-boy et soutenus par des bretelles. Il a besoin de bretelles, pour tout dire, à cause de son ventre proéminent. Le poids est un sujet délicat avec lui. Surtout, ne questionnez jamais Sam sur son poids, dit de lui u ami, ni sur sa moumoute. J’ignorais qu’il portait une moumoute. Un ami? (A Adrien.) C’est toi?
Adrien: Où est la marmelade allégée?
Eléonore: (…) Mme Sharp ayant quitté le ranch trois mois plus tôt pour partir avec le réalisateur du dernier feuilleton de son mari. (…) Je veux bien le croire. Est-ce que ça la regarde?
Adrien: Elle fait son job.
Eléonore: (…) Je l’ai quitté avec la certitude d’avoir trouvé la réponse: l’insupportable vanité de cet homme.”
Eléonore guette une réaction d’Adrien. Il étale une fine couche de confiture sur une tranche de pain grillé.
Adrien: Un peu dur.
Eléonore: Dur! C’est infect! (…) Sam va être effondré quand il verra ça.
Adrien: Mouais, il l’a peut-être un peu cherché.
Eléonore: Tu n’es pas très sympa avec ton meilleur ami.
Adrien: J’ai dit “mon plus ancien ami”. “
Ce qui nous amène au personnage de Sam. Peu présent physiquement, il est pourtant palpable durant toute la pièce. Ce personnage est particulièrement (et ouvertement) misogyne. Mais c’est grâce à ce personnage que Lodge met en place sa critique des médias. Dans cette vision, Lodge n’épargne personne: ni les médias ni ceux qui en profitent.
Sam: La culture de la jalousie, tu veux dire. Il y a des gens dans ce pays qui ne supportent pas la réussite de leur voisin. Si tu bosses dur, que tu te fais un nom, que tu ramasses un peu de fric, ils feront tout ce qui est en leur pouvoir pour avoir ta peau.
Adrien: Mais c’est toi qui leur offres ce pouvoir en acceptant d’être interviewé par des gens comme Fanny Tarrant.”
N’oublions pas que Lodge est anglais. La presse anglaise fait parfois (souvent) des choix éditoriaux douteux.
Sam propose alors à Adrien de piéger Fanny. Adrien n’hésite pas un seul instant. Grâce à ce procédé, on entre directement dans le vif du sujet. Que doit taire Adrien? Que peut-il révéler? Que doit-il révéler pour être assez intéressant pour Fanny?
De fil en aiguille, Lodge nous expose les tensions entre les personnages. Tout le monde est éclaboussé par la plume de Lodge. Qui est l’interviewé? Qui est l’interviewer? Qui se joue de qui? Lodge prend le parti d’exposer aussi bien le sujet que l’auteur. Tout deux ont besoin l’un de l’autre. Critiquer un média mais jouer son jeu est hypocrite. Lodge est ici, très clair. Si vous voulez vivre heureux loin des médias, restez, tout simplement, très loin d’eux. Ne vous révélez pas.
Adrien comme Fanny se disent trop de choses personnelles. Lorsque Fanny quitte Adrien, ce dernier sait que l’article qu’elle pourrait écrire lui serait préjudiciable. Adrien le sait. Eléonore le sait. Fanny le sait. Cette dernière est celle, qui au final, aura le dernier mot puisque c’est elle qui écrira l’article.
C’est donc dans la tension que Eléonore, Adrien et Sam attendent la parution de l’article. Mais soudain, sans prévenir, Fanny vient leur annoncer une bonne nouvelle. L’article passera inaperçu puisqu’il sera évincé par une nouvelle beaucoup plus importante: La mort de Diana. Une information en chasse une autre.
Non seulement “La vérité toute nue” est une critique intelligente des médias et de ceux qui en profitent mais c’est également extrêmement bien écrit. Lodge tape juste et son texte est totalement maîtrisé. Nous vivons dans un monde dirigé par les médias. Cette pièce absorbe un mal sociétal adaptable à tout moment. Il y a toujours un journaliste pour écrire et une célébrité pour collaborer. Mais l’information reste une variable imprévisible qui peut disparaître aussi vite qu’elle est apparue. Notre société est voyeuse, s’en plaint, puis en redemande.

mardi 8 décembre 2015

"L'Opéra de quat'sous" de Bertold Brecht


“L’Opéra de quat’sous” de Bertold Brecht
Ed. L’Arche 2007. Pages 94.
Titre original: “Die Dreigrosschenoper”

Résumé: Un dimanche, en pleine ville, Un homme, un couteau dans le cœur : Cette ombre qui se défile, C'est Mackie-le-Surineur.

La 7 de la page 7: “D’ailleurs, tu n’as pas à poser de questions, mais seulement à enfiler tes frusques.”

Comencons d’abord par raconter l’histoire de cet “Opéra de quat’sous”. Beaucoup en ont déjà entendu parler sans pour autant savoir ce que raconte cette pièce.
Donc, dans l’Angleterre Victorienne, deux bandes rivales s’affrontent. D’un côté, Peachum, le roi des mendiants. De l’autre, Mackie-le-Surineur, un criminel. Tout commence lorsque Mac épouse Polly, la fille de Peachum. Ce qui ne plaît absolument pas à ce dernier. Mais il se dit qu’il serait intéressant de faire d’une pierre deux coups en se débarrassant d’un gendre dont il ne veut pas mais surtout en se débarrassant d’un de ses principaux concurrents. Il veut donc faire arrêter Mackie-le-Surineur. On découvre que Mac est un homme sans scrupule, déjà marié à une autre et qui ne se soucie que de lui. Il se fiche du reste. Après plusieurs rebondissement, Mac est condamné à la potence. A la dernière minute, il est gracié.
En quoi cette pièce peut-elle être considérée comme majeure, non seulement dans l’œuvre de Brecht mais aussi dans le théâtre dans son ensemble? En effet, le premier point important, c’est que Brecht ne conçoit pas tout seul cette pièce puisqu’elle est largement inspirée par “L’Opéra des gueux” de John Gray  (1728).
C’est quand l’œuvre de Gray reçoit un succès retentissant à Londres que la pièce est traduite en allemand par Elisabeth Hauptmann. Après un refus, Brecht accepte quand même de se mettre au travail et s’associe à Kurt Weill pour présenter une version brechtienne de l’opéra de départ.
Et c’est justement là que réside l’intérêt de “L’Opéra de quat’sous” , c’est une pièce fondamentalement brechtienne qui se démarque des opérettes précédentes. Souvent assez légères, ici, le propos est politique. Marxiste des pieds jusqu’au bout de sa plume, Brecht saisi l’occasion de servir son propos dans “L’Opéra de quat’sous”. Attaque en règle contre le milieu des affaires dont les bénéfices sont la seule importance, se fichant de l’élément humain. Qui est le pire des deux protagonistes? Peachum qui profite du malheur des autres pour s’enrichir? Ou Mac qui s’enrichit en agissant comme un criminel? Vers qui notre cœur balance? Indubitablement vers Mac qui pourtant est bien loin d’un Robin des bois. Mais, dans notre inconscient, c’est Peachum le véritable coupable qui rend la société moins bonne que ce qu’elle aurait été sans lui. C’est l’homme d’affaires qui est le seul méchant de cette œuvre.
Or Mac n’est pas mieux que Peachum mais il semble plus “correct”:
Tu t’élèveras bien assez, si tu te mets en tête de me concurrencer. A-t-on jamais entendu dire qu’un professeur d’Oxford laisse n’importe quel assistant signer ses erreurs scientifiques? Il signe lui-même.”  
Mais il ne faut pas se méprendre, Mac est un sale type! Et Brecht ne s’en cache pas. Il demande simplement au public de faire un choix entre la peste et le choléra. Et c’est exactement ce que le public fait. Il choisit Mac sans concession.
Peachum: (...) Je ne suis qu’un pauvre homme (...) Les lois ne sont faites que pour exploiter ceux qui ne les comprennent pas, ou ceux que la misère la plus noire empêche de s’y conformer (...)”
Et c’est justement pourquoi on a tendance à se ranger du côté de Mac. On nous donne l’impression que, lui, n’a pas eu le luxe de choisir son camp. Au contraire de Peachum. Et c’est ici que la pièce de Brecht tourne au chef-d’œuvre. Il y inclut un procédé (qui sera d’ailleurs décrit comme “la distanciation brechtienne”) qui ne permet pas au public de se laisser emporter par la pièce. Brecht met le sens critique de son public à l’épreuve. Contradictions dans les personnages qui se contredisent dans la même phrase; confusion entre  le discours et la situation; éclatement du quatrième mur; et autres techniques de mise en scène.
Brecht signe ici une pièce efficace et engagée tout en restant agréable à lire, à voir et à écouter.

Extrait:”(...) Vous seriez tous en train de crever dans les cloaques de Turnbridge si je n’avais pas consacré mes nuits blanches à chercher le moyen de tirer un penny de votre misère. Je suis arrivé à la conclusion que si les puissants de la terre sont capables de provoquer la misère, ils sont incapables d’en supporter la vue. Car ce sont des faibles et des imbéciles, exactement comme vous. S’ils ont à bouffer jusqu’à la fin de leurs jours, s’ils peuvent enduire leur plancher de beurre, pour engraisser jusqu’aux miettes qui tombent de leur table, ils ne peuvent pas voir de sang-froid un homme tomber d’inanition dans la rue: évidemment il faut qu’il vienne tomber juste devant leur porte.”

mercredi 25 novembre 2015

"Oedipe Roi" de Sophocle

"Oedipe Roi" de Sophocle
Ed. Librio 2006. Pages 96.

Résumé: Cruauté du sort qui amène Œdipe à commettre à son insu l'acte criminel prédit par l'oracle ! Averti par Delphes qu'il tuerait son père et épouserait sa mère, il fuit les lieux de son enfance, espérant ainsi préserver Polype et Mérope, ses parents présumés... Que ne lui a-t-on dit, hélas, qu'il était le fils de Laïos !
Ignorant du drame ancien, aveuglé parle hasard, Œdipe court à sa perte. Il tue un voyageur qui lui barre la route, libère Thèbes de la Sphinge, épouse la reine de la cité, occupe le trône royal et... accomplit son terrible destin.

La 7 de la page 7: "Comment retrouver à cette heure la trace incertaine d'un crime si vieux." 

Tout le monde connaît l'histoire d’OEdipe. Roi de Thèbes, OEdipe veut résoudre le meurtre de Laïos, son prédécesseur. OEdipe a quitté Corinthe parce qu'un oracle lui avait prédit qu'il tuerait son père (Polybe) et partagerait la couche de sa mère (Mérope). Sur le chemin qui le mène à Thèbes, il tue un homme qui lui refuse le droit de passage. Arrivé à destination, il épouse la reine veuve, Jocaste et devient le roi de Thèbes. Après plusieurs rebondissements et surtout après enquête d'OEdipe, on découvre qu'en fait il est l'assassin de Laïos. De plus, on découvre l'oracle fait à Laïos et Jocaste: leur fils tuera son père pour épouser sa mère. Ils ont fait tuer cet enfant. Or, l'esclave qui a devait tuer l'enfant, pris d'un remord, le confia à un corinthien. Ce dernier a donné l'enfant à Polybe et Mérope. Les deux oracles se sont accomplis. OEdipe, fils de Laïos et de Jocaste a bien tué son père et a bien épousé sa mère. 
Mais réduire cette pièce de Sophocle a un simple complexe est grandement réducteur. Le texte antique est source d'une richesse qui traverse les âges.  
Sophocle met en avant des problématiques beaucoup plus universelles. OEdipe parle sans savoir. Il promet sans retenue. 
"J'entends tes prières, et à ces prières c'est moi qui réponds. (...) Je parle ici en homme étranger au crime lui-même; je ne pourrais tout seul mener loin mon enquête, à moins de disposer de quelques indices; et comme je me trouve en fait un des derniers citoyens inscrits dans cette citée, c'est à vous, c'est à tous les Cadméens que j'adresse solennellement cet appel: A quiconque parmi vous sait sous le bras de qui est tombé Laïos, le fils de Labdacos, j'ordonne de me révéler tout." 
OEdipe se condamne lui-même, sans le savoir. Si OEdipe n'a pas encore toutes les informations de la mise en place de la tragédie qui va se dérouler sous nos yeux, par contre, Sophocle nous donne, à nous, lecteurs, un indice de taille. OEdipe est bien un des derniers arrivants à Thèbes. Donc, de ce fait, il vient d'ailleurs. Il n'est pas natif de Thèbes. De plus Sophocle utilise le mot "étranger". Il ne l'utilise pas par hasard. OEdipe est bien étranger à Thèbes mais il est, croit-il, étranger au crime perpétré contre Laïos. En fait, il est surtout étranger à la vérité. 
"Voilà comment j'entends servir et le dieu et la mort. Je voue le criminel, qu'il ait agit tout seul, sans se trahir, ou avec des complices, à user misérablement, comme un misérable, une vie sans joie; et si d'aventure je venais à l'admettre consciemment à mon foyer, je me voue moi-même à tous les châtiments que mes imprécations viennent à l'instant d'appeler sur d'autres." 
OEdipe ne sait pas à quel point il a raison. C'est probablement pour cela qu'il enfonce le clou. Mais même lorsqu'on lui dit de s'arrêter et de bien réfléchir à ses propos, il reste sourd. 
" Tirésias: Hélas! qu'il est terrible de savoir quand le savoir ne sert à rien à celui qui le possède." 
Tisérias tente de lui transmettre le message qu'il sait quelque chose qui, à lui, ne lui sert à rien. Mais qui pourrait être une information vitale à OEdipe qui pourtant balaie d'un revers de main les propos de Tisérias. La logique voudrait que OEdipe lui demande où il veut en venir. Or, il n'en fait rien, sûr de son fait. 
Sophocle a mis en place la tragédie qui va, maintenant, suivre son cours logique. Il est déjà trop tard pour OEdipe qui s'est condamné lui-même. Il croit avoir déjoué une prophétie. Il se croit plus fort que le destin que les dieux lui ont réservé. Il se croit à l'abri. Il a malheureusement tort. 
La corrélation des deux prophéties est pourtant assez évidente. OEdipe est tellement englué dans ses certitudes qu'il n'envisage pas un seul instant que le passant qu'il a tué jadis puisse être Laïos. 
Là où le texte est terriblement bon, c'est que le lecteur a une longueur d'avance sur OEdipe. Le lecteur ne peut s'empêcher d'entrevoir la vérité. Mais il ne peut rien faire, que contempler la chute inévitable. 
"Tirésias: (...) Tu me reproches d'être aveugle, mais toi, toi qui y vois, comment ne vois-tu pas à quel point de misère tu te trouves à cette heure? et sous quel toit tu vis, en compagnie de qui? Sais-tu seulement de qui tu es né? (...)" 
Tirésias ne se cache même plus. Pour ceux qui avaient quelques doutes, c'est maintenant clair. Il faut douter de tout, même de ce qu'on pense être vrai. Il ne faut pas faire la même erreur qu'OEdipe et se condamner soi-même. Tirésias lui donne la clef. Il lui demande de douter même des certitudes de sa naissance. Mais OEdipe reste sourd. Mais on ne peut s'empêcher de penser que, peut-être, à ce moment là de la pièce, OEdipe sait mais ne veut tout simplement pas comprendre. La vérité étant trop insoutenable pour lui. Les conséquences trop grandes. Sophocle a maintenant mis toutes les cartes sur la table. La fin tragique ne peut plus être évitée. 
"Le Coryphée: Qui prétend se garder d'erreur trouvera qu'il a bien parlé. Trop vite décider n'est pas sans risque, roi." 
 Alors qu'OEdipe s'entête à ne pas comprendre, Jocaste, elle, comprend immédiatement. Il faudra attendre l'arrivée du Corinthien pour qu'il comprenne réellement (ou qu'il s'admette la vérité comme ne pouvant plus se cacher à ses yeux.) Une fois la vérité totalement dévoilée, l'aveuglement psychique de OEdipe devient physique: il se crève les yeux. Il s'est lui-même condamné à l'errance et à l'exil. La tragédie est bouclée. Ne jamais se prononcer sans avoir tous les détails et savoir qu'on ne sait pas et s'exprimer dans ce sens. Voilà le chef-d’œuvre que nous a laissé Sophocle. 

Extrait: "Gardons-nous d'appeler jamais un homme heureux, avant qu'il ait franchi le terme de sa vie sans avoir subi un chagrin." 
 

jeudi 5 novembre 2015

"Monologues du Vagin" de Eve Ensler

"Monologues du Vagin" de Eve Ensler
Ed. Balland 2003. Pages 127.
Titre Original: "The Vagina Monologues"

Résumé: Depuis leur parution aux Etats-Unis en 1998, Les Monologues du vagin ont déclenché un véritable phénomène culturel : rarement pièce de théâtre aura été jouée tant de fois, en tant de lieux différents, devant des publics si différents... Mais que sont donc ces Monologues dans lesquels toutes les femmes se reconnaissent ? Il s'agit ni plus ni moins de la célébration touchante et drôle du dernier des tabous : celui de la sexualité féminine. Malicieux et impertinent, tendre et subtil, le chef-d'œuvre d'Eve Ensler donne la parole aux femmes, à leurs fantasmes et craintes les plus intimes. Qui lit ce texte ne regarde plus le corps d'une femme de la même manière.

La 7 de la page 7: "Je me sentais comme une petite fille quand je n'avais plus de poils en bas, là." 

Texte du spectacle qui a fait fureur, "Monologues du Vagin" est un texte fort. On rit souvent mais on tremble aussi en lisant certains passages. Ensler remet le mot "vagin" au centre du langage. Souvent utilisé en termes médicaux, "vagin" est ici revisité à la gloire de la féminité. 
Ensler nous offre un texte qui touche aux tabous de la féminité. Ce recueil de témoignages est une ode à la femme et à la fierté de son sexe, au littéral comme au figuré. Mais ces témoignages sont aussi marqués de pudeur souvent et de violence parfois. Le sexe féminin semble faire peur tant aux femmes qu'aux hommes. Ensler se fait la porte-parole de ces femmes violentées physiquement ou psychologiquement. C'est court mais percutant.

Extrait: "Mon vagin m'a stupéfiée. Quand est venu mon tour de prendre la parole, je n'ai pas pu prononcer un seul mot. J'étais muette. Je venais de m'éveiller à ce que la femme qui animait l'atelier appelait "l'étonnement vaginal". Je ne désirais rien d'autre que de rester allongée sur mon matelas, les jambes écartées, à examiner mon vagin, jusqu'à la nuit des temps."