mercredi 4 novembre 2015

"Chroniques de l'oiseau à ressort" de Haruki Murakami

"Chroniques de l'oiseau à ressort" de Haruki Murakami
Ed. 10/18 2015. Pages 952.
Titre Original: "Nejimaki-Dori Kuronikuru"

Résumé: Un chat égaré, une inconnue jouant de ses charmes au téléphone, des événements anodins suffisent à faire basculer la vie d'un jeune chômeur, Toru Okada, dans un tourbillon d'aventures. L'espace limité de son quotidien devient le théâtre d'une quête sans cesse renouvelée où rêves, réminiscences et réalités se confondent. Aucune frontière, physique ou symbolique, ne résiste à l'effervescence des questionnements qui s'enchaînent au rythme de rencontres déroutantes, chacune porteuse d'un secret, d'une fragilité propre. Haruki Murakami (La Course au mouton sauvage, La Ballade de l'impossible) tente de nous donner à voir la part d'ombre des choses et des êtres. Replaçant la méditation bouddhique dans la violence contemporaine du japon ou d'ailleurs, il se propose d'explorer nos ténèbres intérieures. Sans se départir d'un humour où perce la détresse, il emmène le lecteur dans un monde fantastique où, toujours plus fuyante, la réalité n'en devient que plus envoûtante.

La 7 de la page 7: "Tu sais, le jardin où il y a cette statue d'oiseau." 

L'histoire paraît assez évidente quand on lit le 4ème de couverture. Et pourtant, rien n'est plus loin de la vérité. Ce qui commence comme un roman assez typique se transforme en une fresque extraordinaire après seulement quelques pages. Les choses s’accélèrent lorsque Kumiko disparaît. Les personnages de ce roman sont splendidement bizarres et terriblement mystérieux. Ils sont tous emprunts d'une aura mystique sans pour autant renoncer à leur culture et leurs croyances. 

"Effectivement, le jour où je rendis visite à sa famille pour faire ma demande en mariage officielle, on me réserva un accueil plutôt froid. Comme si tous les réfrigérateurs du monde avaient ouvert leurs portes en même temps. A cette époque, je travaillais déjà au cabinet juridique. Les parents de Kumiko me demandaient si j'avais l'intention de me présenter à l'examen de la magistrature. En fait, à l'époque, j'hésitais encore un peu, mais je me disais que ça valait sans doute la peine d'en mettre un coup et de tenter l'examen. Ils me demandèrent quelles notes j'avais obtenues à l'Université, et firent remarquer que au vu de ces résultats, mes chances de réussir étaient plutôt minces. Autrement dit, je ne leur paraissait pas l'homme le plus indiqué pour épouser leur fille. Si, finalemement, ils acceptèrent, notre mariage bien qu'à contre-coeur- un véritable miracle en fait- ce fut grâce à M. Honda. M. Honda leur posa de nombreuses questions à mon sujet et prédit que je serais un merveilleux compagnon pour leur fille, que si elle voulait m'épouser, ils ne devaient surtout pas s'y opposer, sinon les conséquences risquaient d'être désastreuses. Les parents de Kumiko avaient une confiance absolue dans les prédictions de M. Honda, il leur fut donc impossible après cela de faire la moindre objection à notre mariage." 

Toru Okada reste stoïc et laisse les événements s'enchaîner. Il ne sait pas trop où tout cela le mène mais il continue sur le chemin qui lui semble tout tracé. 
Entre scènes de la vie quotidienne et événements bizarres et extraordinaire, Toru affronte tout avec la même sensation de vide et de détachement. Fondamentalement, Toru est un homme très seul. Il semble avoir tout ce qu'on peut désirer mais il gravite dans sa propre histoire sans pour autant en être acteur. Seul le chant de l'oiseau à ressort casse son ennui. Des coups de fils bizarres pimentent sa vie mais tout cela l'effraie quelque peu. Il voit aussi débarquer dans sa vie une jeune fille assez étrange. Différents récits s'entremêlent. Et c'est avec l'histoire du militaire sauvé d'un puits que l'histoire va réellement se mettre en route. Au cœur du récit de Toru, on trouve des gens étranges qui s’immiscent dans la vie de Toru, des questions sur la disparition de Kumiko, un chat, une tache sur le visage, un beau-frère mais surtout un puits et la maison inoccupée d'en face.    

"Ensuite, la maison est restée vide quelque temps, avant d'être rachetée par une actrice de cinéma. Son nom ne te dirait rien, elle n'était pas très célèbre, et puis, cette histoire remonte à pas mal d'années. Elle était célibataire, et habitait avec deux domestiques. Mais quelques années  après son installation, elle a été atteinte par une maladie des yeux, elle s'est mise à voir trouble, ne distinguait plus que vaguement même les objets les plus proches. Elle refusait de porter des lunettes pour travailler, à cause de son métier (...) Mais un jour, un jeune caméraman, qui n'était pas au courant de la situation, changea de place un certain nombre de choses sur le plateau après le départ de l'actrice qui était retournée dans sa loge, rassurée après ses vérifications habituelles. Elle se prit les pieds dans des objets en tournant sa scène, tomba, et ne put plus jamais marcher (...) Elle restait chez elle (...) une de ses domestiques, en qui elle avait tellement confiance qu'elle lui avait donné procuration, lui vola tout son argent et s'enfuit avec un homme (...) elle s'est suicidée en se plongeant la tête dans la baignoire. Et tu t'en doutes, il doit falloir une sacré dose de volonté pour arriver à se suicider comme ça." 

Toru se laisse porter et des personnages de plus en plus étranges entrent dans sa vie. Il l'accepte, toujours stoïc. Et c'est ici qu'on entre dans le côté onirique des "Chroniques de l'oiseau à ressort". Où est la vérité? Où est le rêve? Qu'est-ce qui est réel? Qu'est-ce qui est métaphorique? Globalement, "tout et rien". Murakami embrouille son lecteur avec sa plume poétique. Le texte est tellement beau et bien écrit qu'on se laisse emporter, tout comme Toru. On attend la suite avec impatience. On se pose des questions sur la frontière entre la réalité et le rêve. Et on continue à suivre, inlassablement, le même chemin que Toru. 
Murakami décrit aussi bien le plus doux des moments comme il parvient à décrire les pires atrocités. Romans où les personnages sont tous fondamentalement seuls et où chacun d'entre eux tente de survivre de manière différente. Ils veulent tous s'en sortir, quitter leur solitude. 
Non seulement la plume de Murakami est exceptionnelle mais son intrigue part dans tous les sens pour, au final, se rejoindre dans une apothéose rarement égalée. 
Du pur bonheur littéraire. 

Extrait: "De la fin de cet étrange été jusqu'à l'arrivée de l'hiver, aucun changement notable ne se produisit dans ma vie. Les jours s'écoulaient paisiblement, de l'aube au crépuscule. En septembre, il y eut beaucoup de pluie, et en novembre, quelques journées d'une chaleur estivale. Mais, mis à part les variations météorologiques, chaque jour était semblable à la veille. Suivant une immuable routine, j'allais à la piscine, nageais plusieurs longueurs, me préparais des repas équilibrés. Bref, je me concentrais uniquement sur des tâches concrètes et bien réelles. Malgré cela, un sentiment profond de solitude m'assaillait par moments. L'eau que je buvais, l'air que je respirais me transperçaient de longues pointes acérées comme autant de lames de poignards, elles en avaient l'éclat métallique. A l'heure la plus calme, vers quatre heure du matin, je pouvais entendre distinctement pousser à petit bruit les racines de ma solitude."
 

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